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« Un jeune homme brrrrrrrrillant ce Bernard Henry Lévy Strauss… »,les ressources de l’écriture ne permettant hélas pas de rendre compte des gloussements de l’intéressée. Et son ambassadeur de mari de s’empresser : « Henry Lévy tout court ma chère… ». En tout état de cause, BHL devrait davantage travailler son image diplomatique et on ne saura hélas jamais si la confusion était à mettre au bénéfice du célèbre ethnologue ou plus prosaïquement du pantalon.
Ah oui, la scène se passe à l’heure du thé dans l’ambassade de France d’un petit royaume asiatique.

Culture

Comme on vient de le voir, les préoccupations culturelles ne sont pas lettre morte dans le milieu diplomatique.
A force de parler avec la modestie de rigueur de la France comme « l’exception culturelle », on a fini par oublier ce que cela recouvre ; hélas pas grand chose exceptions faites d’une ignorance totale de la géographie et des langues étrangères.
Et pourtant phénomène unique au monde, l’exception culturelle existe bel et bien dans sa pure vision bureaucratique au sein de l’ambassade, cela s’appelle le service culturel.
A sa tête un conseiller culturel, généralement recruté dans le sérail et énarque de préférence : la culture est donc affaire d’état.
D’instinct, notre conseiller culturel se méfie comme de la peste de l’intellectuel français local et le voit au mieux comme un hurluberlu incontrôlable qui dérange sa mission. Vous pensez, un type qui a l’idée saugrenue de parler la langue du pays, pire qui fraye avec les indigènes dont il étudie la culture… Pas sérieux tout ça !
Et en plus, il ne sait même pas se tenir correctement, au lieu de s’exprimer en bonne vieille langue de bois dans les cocktails en sacrifiant aux règles sacro saintes de l’ivresse mondaine, le voilà parti à étaler une connaissance du pays pour le moins incongrue.
Bienheureux le conseiller qui se tient à bonne distance de ces égarements. Il sait qu’après le Népal, ce sera le Nicaragua puis le Cameroun et notre « expert dans l’art d’être expert » se doit de disposer d’un discours éloigné des contingences locales et qui a donc l’avantage indiscutable d’être reproductible à volonté.

Mondanités

L’art de vivre diplomatique a ses codes et y déroger est un exercice pour le moins périlleux.
Là les choses sont plus complexes et bien se conduire nécessite un apprentissage ardu. La règle numéro 1, c’est le « surtout pas de vagues », le quai d’Orsay a horreur de ça ! Mieux vaut s’en tenir à une saine gestion du quotidien sans velléités de dépasser l’anecdotique. Traduction : se complaire dans l’évocation de potins tout en concluant au bout de deux heures qu’il ne s’agit pas de prêter foi à ces racontars ; arborer un air grave avec un superbe « voyez-vous en haut lieu… », ou pour les plus talentueux, prendre l’air entendu de circonstance pour faire comprendre qu’on est dans le secret des dieux.
Toute issue qu’elle soit de 3 révolutions et 5 républiques, la France contemporaine n’est absolument pas prête à se débarrasser de ses préjugés nobiliaires. Rien de tel pour une ambassade que de disposer de la particule de service qui permettra à l’épouse du premier conseiller d’évoquer le casse tête inhumain de son plan de table : « vous croyez que ce serait bien vu de placer la baronne au centre ? ».
Les choses se compliquent éminemment lorsqu’on ne dispose pas d’un authentique hobereau à portée de main, qu’à cela ne tienne on s’en fabriquera un. Les candidats ne font généralement pas défaut. L’aventurier intelligent, donc expert en vanités humaines, débarqué au bout du monde on ne sait trop comment et qui a eu l’idée préalable de se fabriquer un petit titre bénéficiera de toutes les attentions.
Question moeurs, l’ambassade a l’esprit large et une certaine homosexualité est très bien vue. Mais attention, le non dit est de règle : surtout pas de discours revendicatif ! Le portrait du gay diplomatique de service ne varie guère d’une ambassade à l’autre : quelles que soient ses fonctions, il est souvent féru de protocole et pourra soulager votre angoisse dans la seconde qui suit en vous expliquant où placer à table général et archevêque.
C’est en même temps l’arbitre local des élégances qui connaît tout de la grande couture, avec un air de reproche tolérant accompagné d’un hochement de tête gentiment sceptique, il se fera un plaisir de refaire le noeud de cravate du premier secrétaire avant la cérémonie du 14 juillet.

Diversité culturelle

En désespoir de cause, la France a fini par inventer « la diversité culturelle ». Un véritable ballon d’oxygène pour nos ambassades qui ne savaient plus trop sur quel pied danser : une authentique virginité idéologique.
Contrairement au Japon et à l’Amérique honnie dont les diplomates doivent faire montre d’une bonne connaissance de la langue du pays, le personnel des ambassades de France a toujours mis un point d’honneur à cultiver une ignorance superbe de la langue locale.
Le concept de diversité culturelle aurait pu provoquer une véritable révolution chez notre personnel diplomatique. Imaginez un consul fraîchement débarqué s’enquérant avec angoisse de la meilleure façon d’étudier le Hindi ou le Swahili… La révolution n’aura heureusement pas lieu et l’unique objet de « la diversité culturelle » restera bien évidemment le Français.
Notre ambassade a désormais une cause qui va mobiliser toutes ses énergies. On se casse la tête à fabriquer des slogans du style : « soyez différent, parlez français ! ». Il y aura toujours des méchants pour se demander ce que le Français apporterait en termes de différences par rapport au Coréen ou à l’Arabe, mais fi de ces sceptiques et sus à ce Sabir écoeurant qu’on nous impose d’outre atlantique.
En jouant un peu avec les statistiques, on apporte la preuve que le Français progresse dans l’enseignement local et on stigmatise les entreprises françaises installées dans le pays et qui emploient l’Anglais.
Tout rituel a ses moments forts et celui de « la diversité culturelle » se tient aux alentours du 20 mars au moment de la fête de la francophonie.
Notre petit royaume qui a connu tous les cataclysmes possibles et imaginables du 20ème siècle ne sera pas épargné par cette dernière épreuve ; n’a-t-on pas décrété en haut lieu la nature francophone de ce malheureux pays ?
L’ambassade mène la danse : spectacles, chansons, petits écoliers en chemise blanche proprette rassemblés pour la circonstance qui arborent des sourires mécaniques, à quoi il faut ajouter les discours fleuves des membres de notre bureaucratie culturelle émaillés de perles qui feraient pâlir d’envie les pages les plus féroces du « Dictionnaire des idées reçues ».
L’ambassadeur n’est pas en reste, après avoir expliqué que tout va évidemment pour le mieux, le voilà à seriner les sempiternels slogans en débitant à l’occasion des trouvailles pour le moins géniales du genre : « le Français, c’est la liberté et la démocratie ! ». Ouf ! Voilà au moins un argument de poids pour exonérer les présidents de sanglantes dictatures francophones d’Afrique.
Les moins bien intentionnés feront la peu charitable remarque qu’à défaut de disposer d’une vision politique, il restera toujours la langue qu’on peut aisément transformer en politique.

Divertissements

Cette foison d’activités pour le moins épuisantes est suivie d’un repos bien mérité. A l’ambassade on arrive aussi à se détendre.
Suivant le style et l’humeur du maître des lieux, ça peut aller du cocktail gentillet au bien célèbre « allez tout le monde dans la piscine » et notre Bidochon local de s’émerveiller de cette promiscuité réjouissante avec ses plus hauts représentants.
Les dîners organisés pour les hôtes illustres ne manquent pas de piquant. Un Gérard Depardieu constitue à lui seul un véritable casse tête : « il est si bien quand il ne boit pas ». Et que dire de Jean Mascolo qui n’entend pas aller dormir avant d’avoir fait un sort à la prune de l’ambassadeur ?
Et puis vient le 14 juillet. La ruée vers la cochonnaille, fromages et autres délicatesses dont notre hexagonal en exil s’est senti privé l’année durant. Bien sûr, ce n’est plus comme avant, le pinard est proche d’un gros rouge qui tache, restrictions budgétaires obligent, enfin, on met les restaurateurs français locaux à contribution et l’un dans l’autre…
A l’occasion, le grand souci de l’ambassade est de lutter contre l’intrusion illégitime de la charmante demoiselle locale qui n’hésite pas sacrifier son gagne pain nocturne pour témoigner d’intenses sentiments patriotiques avec son compagnon français occasionnel : on veille !

Intendance

Le quidam moyen qui ne comprend rien à l’esprit de sacrifice qui anime notre corps diplomatique s’inquiètera du coût de ces représentations de par le monde.
Voilà bien le côté rat du Français à l’oeuvre, est-ce qu’on demande aux ouvriers comment ils font pour s’acheter des voitures ? Il lui sera doctement rétorqué qu’on s’emploie à faire des économies sérieuses.
Salaires gras du personnel diplomatique à faible imposition, frais de représentation, personnel d’entretien des locaux, ça fait cher…Tsk, tsk et la grandeur de la France dans tout ça ? Elle vaut bien une représentation digne de ce nom !
Désemparé et à court d’arguments, notre sceptique pourrait encore faire remarquer que la représentation de la France dans certains pays est sans doute disproportionnée eu égard aux bénéfices commerciaux que la France en retire. Quel épicier lamentable, on lui parle de belles choses, de grandeur et voilà qu’il se livre à des estimations vulgaires. Le quai d’Orsay dans son légitimisme ne condescendra pas à discuter de ces broutilles, ce n’est pas dans la politique de la maison.
Dans un livre célèbre, Simon Leys faisait jadis remarquer à propos de la Chine que de nombreux pays qui ne s’embêtaient pas à y entretenir des relations diplomatiques y obtenaient pourtant en matière commerciale des résultats bien supérieurs aux nôtres.

Jean-Michel Filippi

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