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Une littérature abondante a déjà été consacrée aux réfugiés cambodgiens et aux camps situés à la frontière khméro thaï qui les ont abrités entre 1979 et 1992.

« L’archipel des camps. L’exemple cambodgien » paru sous la plume de Christel Thibault est le dernier né de cette littérature. Publié en 2008, à partir de recherches évidemment antérieures, l’ouvrage n’apporte guère de faits nouveaux qui auraient été négligés par les journalistes et les historiens. Son ambition est tout autre en ce qu’il se propose de replacer la problématique des camps de réfugiés dans une stratégie explicative globale : « A travers l’instrumentalisation des Cambodgiens réfugiés à la frontière thaïlandaise, ce livre présente le jeu complexe des alliances et des défis politiques, militaires et humanitaires qui se sont cristallisés à la chute de Pol Pot ».

Anatomie des acteurs

L’ouvrage apparaît de prime abord construit sur une trame chronologique classique où, structurés en trois chapitres, se succèdent la description de la situation à la chute du régime de Pol Pot, la vie dans les camps et, pour finir, le rapatriement au Cambodge. Ce serait cependant faire fausse route de s’arrêter à l’aspect historique du problème car la méthodologie de l’auteur, spécialiste de géographie politique, soumet la succession des faits à une approche logique qui repose sur une description fine des motivations des acteurs.

En tout premier lieu est analysé l’appareillage juridique international de l’état thaïlandais qui lui laisse une très large autonomie dans la définition de sa politique à l’égard des réfugiés : « d’une part la situation de réfugié n’est pas reconnue en tant que telle sur le plan légal et, d’autre part, les personnes cherchant refuge sont appréhendées en tant que groupes distincts ». La politique des autorités thaïlandaises définit en la matière deux catégories : les personnes déplacées et les immigrants illégaux. Alors que les Vietnamiens qui franchissent la frontière thaïlandaise sont considérés comme des personnes déplacées, après 1980 les Cambodgiens sont systématiquement traités comme des immigrants illégaux. Cet « accueil ségrégatif » aura des conséquences importantes : les camps seront placés sous l’autorité de l’armée et les activités politico-militaires des populations des camps régies par les autorités thaïes en fonction des impératifs stratégiques du moment.

Un deuxième acteur clé est le Vietnam. Le soulagement qui a fait suite au renversement du régime de Pot Pot par l’armée vietnamienne ne va pas durer : « le joug sous lequel ils [les Cambodgiens] furent placés par les Vietnamiens au lendemain de la chute de Pol Pot les a contraints à une nouvelle itinérance : à des parcours nécessaires, chaotiques, souvent dangereux, généralement encadrés par les mouvements de résistance opposés au gouvernement de la nouvelle République populaire du Kampuchéa ». C’est précisément après l’entrée des troupes vietnamiennes (1979) qu’aura lieu le gros des migrations vers la Thaïlande. Une autre migration importante prendra place lors de l’offensive de 1984 visant à liquider les bastions khmers rouges situés près de la frontière thaïlandaise.

Le programme d’assistance direct au Cambodge (la mission conjointe) mis en place en 1979 et destiné à fournir au Cambodge des stocks de nourriture et de médicament sera un échec ; l’auteur propose un calcul des prélèvements divers au terme desquels on obtient le résultat suivant : « soit environ 75% de l’aide pour les Vietnamiens et 25% pour les Cambodgiens ». La conséquence en sera la création d’un land bridge à la frontière Thaïlandaise pour distribuer directement l’aide à la population cambodgienne : « l’effet d’attraction du Land bridge fut si puissant que les autorités thaïlandaises se sont inquiétées de l’appel d’air provoqué, ont durci leur politique d’accueil et on refermé leurs frontières ».

Humanitaire et politique

Le troisième acteur, de loin le plus important, a été les Nations Unies. L’analyse que produit l’auteur du rôle de l’ONU prend en compte la partie humanitaire, United Border Relief Operation (UNBRO) et la partie politique, le Gouvernement de Coalition du Kampuchéa Démocratique (GCKD).

L’auteur produit une excellente analyse du rôle de L’UNBRO dont les prérogatives initiales, assurer la protection et la sécurité de la population réfugiée, seront finalement subordonnées « au bon vouloir de l’armée thaïlandaise et aux différentes factions de la  résistance cambodgienne ».

Un élément déterminant pour la vie des camps sera la création à Kuala Lumpur en 1982 du GCKD qui comprend les trois factions de la résistance dont les Khmers rouges et qui détiendra le siège du Cambodge à l’ONU.

L’analyse de l’auteur oscille remarquablement entre le rôle politique essentiel du GCKD  et les conséquences que cette création entraînera pour la vie des camps. Le GCKD  « constitue le premier résultat concret des négociations…qui aboutiront, mais seulement neuf ans plus tard, à la signature d’accords de paix » ; mais quoique représentant toutes les factions de la résistance, l’auteur montre qu’il maintient quand même la partie khmère rouge en position de force.

Un autre point important sur lequel l’auteur revient souvent est la politisation inéluctable des camps depuis la création du GCKD. Près de 300.000 cambodgiens ont à cette époque le camp comme cadre de vie et cette population est vitale pour les mouvements de résistance : « Si le gouvernement de coalition est bien un gouvernement en exil, il n’est pas « hors-sol » pour autant ». De fait, les camps sont politisés dès 1982, « On peut considérer que le gouvernement de coalition a indirectement transformé la population frontalière réfugiée en une population politiquement captive, placée sous le régime du parti unique (un parti par camp) avec les dérives que cela peut supposer localement ».

Concrètement, cela suppose que des réfugiés ont été utilisés pour des opérations militaires à l’intérieur du territoire cambodgien. Contrairement aux sanctuaires humanitaires classiques où l’on peut quand même noter une appropriation des ressources humanitaires à des fins militaires, « le cas cambodgien s’écarte notablement de ce modèle en ce que ses caractères militaire et politique sont clairement marqués dès la création des premiers camps au Cambodge ».

La réintégration des réfugiés en 1992 est adéquatement traitée en prolongement de la vie des camps. Les préférences des réfugiés vont aux provinces adjacentes à la frontière thaïlandaise (Batdambang, Banteay Mean Chey), ce qui en dit long sur le prolongement des sanctuaires humanitaires à l’intérieur du Cambodge. Les desiderata seront bien sûr soumis au minage et aux terres disponibles.

Au terme de la lecture, il apparaît que cet ouvrage fait partie du vade-mecum du connaisseur de l’Asie du Sud Est et est un des rares textes français indispensable à une approche du Cambodge contemporain.

Jean-Michel Filippi

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