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 On aurait toutes les bonnes raisons de penser qu’après la rupture violente et inédite qu’opère le régime khmer rouge en matière d’éducation, la compréhension du système éducatif contemporain du Cambodge pourrait très bien se passer de son histoire. Ce serait un nouvel avatar de la myopie historique concernant le Cambodge ; la violence du régime khmer rouge ne l’isole pas du flux de l’histoire cambodgienne et, même en matière d’enseignement, il s’inscrit, certes avec une radicalité propre, dans la logique de la rupture qui marque l’histoire de l’éducation au Cambodge.

La discontinuité éducative du Cambodge

A l’origine était la pagode ; centre de formation moral et social, la pagode était à l’échelle du village le lieu exclusif d’éducation. On connaît bien les principes de base du type d’enseignement dispensé dans les pagodes : la répétition de maximes souvent tirées de Cbap ; ces derniers sont des textes didactiques versifiés contenant des messages moraux normatifs et des principes de comportement social destinés plus à être écoutés et appris par coeur qu’a être recopiés.

La pagode remplit toujours aujourd’hui un rôle éducatif dans des endroits isolés. Ici à Phnom Totoeung

Le protectorat va inaugurer dès le début des années Vingt un nouveau système en introduisant dans les écoles de pagode un enseignement séculier qui contiendra, en sus des matières traditionnelles, de l’arithmétique, du français et de la géographie avec une importance toute particulière conférée à la cartographie ; le protectorat entendant bien marquer les limites du Cambodge.

Les textes de l’époque justifient cette nouvelle politique en faisant bien sûr état de déficiences graves en matière éducative qu’il s’agit d’éradiquer, mais la motivation première, elle politique, semble être la remise au pas de la communauté des moines (Sangha).

Le protectorat opère une double rupture : d’une part en opposant enseignement traditionnel à enseignement modernisé dans le cadre du système des écoles rénovées de pagodes, d’autre part en instaurant des centres d’enseignement bien français destinés à la formation des cadres locaux du protectorat. Le système ne s’imposera pas sans les heurts dus à la résistance du Sangha qui ne voyait pas de gaieté de coeur une partie de ses prérogatives lui échapper, mais dus aussi à la résistance de Cambodgiens qui avaient bénéficié d’une éducation française dont le prince Areno Yukanthor pour qui l’éducation traditionnelle était destinée « à nous maintenir dans l’ignorance ».

Le Sangkum Reastr Niyum (1955 – 1970) du prince Sihanouk hérite d’une situation peu brillante. Les statistiques d’avant guerre sont éloquentes : en 1932 – 1933, le pays comptait 225 écoles rénovées de pagodes, ce nombre va s’élever à 908 en 1938 – 1939. Le nombre des écoles publiques franco khmères est de 18 pour toute la période 1932 – 1939, alors qu’il était originellement prévu de transformer les écoles rénovées de pagodes en écoles publiques franco khmères, ces dernières offrant un cursus primaire complet. Un cursus complet d’éducation secondaire ne sera offert qu’en 1935 date à laquelle le collège Sisovath deviendra lycée.

Le lycée Sisovath aujourd’hui

Suite aux recommandations de l’UNESCO, une véritable révolution se produit dans l’éducation dès les premières années qui ont suivi l’indépendance ; entre les années 1955 – 1956 et 1957 – 1958, le nombre des écoles rénovées de pagode augmente de 47 alors que pour la même période les écoles publiques khmères (en fait la nouvelle dénomination des écoles publiques franco khmères sans modification de cursus) passent de 1352 à 1653. Dans le domaine de l’éducation supérieure, les chiffres sont encore plus éloquents : on passe de 11 établissements en 1956 à 18 en 1958 et à 29 les années suivantes. L’état cambodgien fera aussi un grand effort en matière universitaire : expansion de l’université de Phnom Penh, construction des universités de Takéo – Kampot et de Batdambang. La rupture avec la période précédente est manifeste : 432649 étudiants tous niveaux compris en 1956 pour 1160456 en 1969.

Une école dans les années soixante

Pourtant la période du Sangkum est considérée comme un échec sur le plan de l’éducation. David M. Ayres en a proposé une analyse selon laquelle « dans toutes les nations nouvellement indépendantes d’Asie et d’Afrique, le développement de l’éducation a reposé sur la promesse d’un développement rapide et d’une modernisation. Les richesses attendues n’ont pas été au rendez-vous et une insatisfaction en a résulté… ». Le système éducatif du Sangkum était pris en étau entre modernité et tradition ; la volonté de modernité s’est traduite en une politique éducative inappropriée aux besoins économiques d’un pays où 80% de la population tirait ses revenus d’activités agricoles et Ayres de conclure que : « la vision que les étudiants avaient de leur futur provenait de la nature même du système éducatif alors que les capacités sociales et économiques du pays étaient incompatibles avec leurs aspirations ». En bref, l’éducation a été vite vue comme le moyen d’échapper à sa condition paysanne pour devenir un col blanc alors que, dès le début des années Soixante, l’état ne pouvait plus absorber de fonctionnaires ; ce phénomène a été magistralement analysé par Pomonti et Thion dans leur ouvrage « Des courtisans aux partisans ». Un élément également important de l’époque du Sangkum a été l’échec d’une khmérisation globale de l’enseignement.

La République Khmère qui suivra le coup d’état de 1970 sera en proie à la guerre civile et, en dehors de Phnom Penh et des capitales provinciales, l’état n’aura guère le loisir d’innover en matière d’éducation.

La rupture radicale

Le Kampuchéa Démocratique (1975 – 1979) a proscrit toutes les activités intellectuelles, au premier rang desquelles l’éducation. La question se pose de savoir si une éducation traditionnelle avait été conservée dans certaines zones du pays et certains textes font état de quelques reliquats sans être plus diserts. Les quelques visiteurs étrangers (dont Gunnar Bergstrom) ont ramené des photos de salles de classe, mais on sait aujourd’hui qu’il s’agissait de pure propagande. Une chose en tout cas certaine est la fermeture de toutes les écoles et la quasi mise hors la loi des enseignants dont une proportion majeure ne survivra pas à l’époque khmère rouge.

La République Populaire du Kampuchéa (RPK) qui suivra la chute du Kampuchéa Démocratique devra faire face à un dénuement indescriptible dans le domaine de l’éducation : manque criant de cadres, de locaux et de matériel éducatifs. Une grande partie des enfants en âge d’être scolarisés n’a pas eu accès à l’éducation pendant la guerre civile (1970 – 1975) et quant au régime khmer rouge, sa conception de l’enseignement s’était réduite à des séminaires d’endoctrinement.

Pourtant, dès 1979, la machine se remet en route et on recommence à enseigner dans des conditions aujourd’hui à peine imaginables; dans les locaux encore utilisables des anciennes écoles, mais aussi dans les rues, les fonctionnaires et enseignants qui ont survécu font preuve d’un dévouement exceptionnel en enseignant même la nuit. L’histoire de la politique éducative de la R.P.K. reste à faire ; un coup d’oeil laudatif sur l’éducation de la période 1979 – 1992 est intégré aux analyses politiques et économiques que Michael Vickery fait de la R.P.K. et une évaluation plus complète et mesurée nous est donnée par Margaret Slocomb dans « The people’s republic of Kampuchea ». En tout état de cause, c’est en l’espace de 12 ans que le système éducatif cambodgien a été restauré. Les critiques sont nombreuses; ainsi une volonté de rompre avec un passé pourtant lointain s’est traduit par un bannissement des langues étrangères traditionnellement enseignées au Cambodge : le Français, l’Anglais et le Chinois. Les professeurs qui ont survécu à l’époque khmère rouge ne manquent pas de raconter les séances secrètes d’enseignement de ces langues dans des appartements privés à la tombée de la nuit.

Une restauration ?

Le rétablissement du Royaume du Cambodge correspond aussi à une rupture dans l’organisation du système éducatif. Dès 1993 – 1994, la question de l’éducation est prioritaire, mais sur un mode inédit à la logique souvent désarmante ; désormais, le ministère de l’éducation est assisté d’un grand nombre d’opérateurs internationaux : banque mondiale, organisations internationales, coopérations étrangères diverses et, bien sûr, les ONG dont beaucoup se sont découvertes des compétences en matière éducative ; chaque officine ayant sa conception à proposer, le risque d’une cacophonie est bien réel. Même s’il est trop tôt pour proposer une évaluation globale des 19 ans écoulés, des problèmes graves demeurent dont un analphabétisme récurrent n’est pas le moindre.

Dans ce domaine, il est difficile de faire état de statistiques fiables, quoique le chiffre de 30% d’illettrés ait été souvent mentionné. Une question également lourde de conséquences pour le futur est l’indexation des cursus élaborés ces dernières années aux besoins réels du pays.

Approchée d’un point de vue historique, l’éducation au Cambodge s’inscrit dans une logique de ruptures et se singularise par rapport aux pays voisins en restant, aujourd’hui encore, très largement tributaire des handicaps occasionnés par l’histoire récente du pays.

Jean-Michel Filippi

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