Contrairement aux voeux de certains administrateurs qui souhaitaient que le Khmer s’écrive en lettres latines, la pratique de la romanisation du Khmer s’est limitée à quelques contextes bien précis : la transcription en lettres latines des panneaux indicateurs et des noms propres dans des textes en langues étrangères.

Il n’est cependant pas dénué d’intérêt d’examiner les raisons de cet insuccès.

Une absence d’enjeux

La comparaison avec la romanisation du Vietnamien est souvent proposée, à titre d’argument dans le style « « ça a bien marché au Vietnam ». Pour que la comparaison soit légitime, il ne faut pas s’en tenir à la seule écriture, mais réfléchir à l’ensemble du contexte de la romanisation.

Au Vietnam, la romanisation (Quoc Ngu) appartient à l’histoire ancienne en ce qu’elle est l’oeuvre de jésuites Portugais et sera parachevée par Alexandre de Rhodes (1591 – 1660). Utilisée au départ à des fins religieuses, elle se substituera lentement à l’écriture sino-vietnamienne (Chu Nom) qui a atteint au fil des siècles une complexité telle que son utilisation a fini par être confinée à quelques cercles de lettrés. Si les autorités françaises ont évidemment poussé à l’adoption du Quoc Ngu, la décision finale ne leur pas appartenu car, dès le début du 20ème siècle, des intellectuels vietnamiens ont prôné l’instruction du peuple en écriture romanisé. Les raisons qu’avaient à l’esprit des intellectuels comme Pham Van Truong (1875 – 1933) étaient sans ambiguïté : ce n’est pas sur la base de la trop complexe écriture sino-vietnamienne qu’on alphabétisera des masses d’illettrés.

Rien de tel au Cambodge où une instruction généralisée n’était pas à l’ordre du jour dans les milieux bouddhiques traditionnels. Quand bien même elle l’aurait été, l’écriture khmère aurait été parfaitement adéquate car il s’agit d’un type alphabétique d’écriture qui ne présente pas plus de difficultés que l’écriture latine. Quand un administrateur français déplore la trop grande complexité de l’écriture du Khmer et y voit un frein à l’éducation, on ne sait tout simplement pas de quoi il parle. Les principes de base de l’alphabet khmer sont parfaitement logiques ; ce qui l’est moins, ce sont les légions de termes empruntés au Pali et au Sanscrit dont les lettrés ont truffé la langue et qu’ils se sont acharnés à écrire comme dans les langues d’origine en transcrivant fidèlement toutes les consonnes ou voyelles, le résultat en est que certains mots possèdent plus de lettres écrites que de sons prononcés ; l’inverse est également vrai en ce que certains mots se prononcent avec des sons dont l’écriture ne rend pas compte. Soit dit en passant, ce type d’inadéquation est, comme nous le verrons, loin d’être l’apanage du Khmer.

Une autre raison, peut-être mineure, qui justifierait l’adoption du Quoc Ngu réside dans une élégance qui résulte de son adéquation aux réalités sonores du Vietnamien. Alexandre de Rhodes a fait oeuvre remarquable de linguiste et son système repose sur une analyse très fine des parlers du nord de l’actuel Vietnam à partir desquels a été normé le Vietnamien moderne.

A titre de comparaison, la romanisation du Khmer est déplorable. On ne sait même pas à partir de quel parler elle a été conçue. Grossièrement, fabriquer un alphabet implique l’analyse du système d’un dialecte que l’on traduira en un système de lettres. Encore faut-il que le dialecte choisi soit suffisamment représentatif, ce qui semble loin d’avoir été le cas pour le Khmer.

La magie de l’écriture

Face au sentiment de l’évanescence de la parole, l’écriture apparaît être un gage de pérennité et de stabilité. L’écriture rassure et, à ce titre, participe pleinement des mythologies de la vie quotidienne. Le fondateur de la linguistique moderne, Ferdinand de Saussure (1857 – 1913) voyait dans l’orthographe du Français l’objet d’une tératologie. On ne saurait lui donner tort en considérant que l’orthographe française a été lamentablement stabilisée à la Renaissance sur la base d’étymologies latine et grecque : on a rajouté un « s »par ci, un « h »par là…Souvent, l’étymologie supposée s’est même avérée être fausse : « poids » s’écrit ainsi car on a supposé qu’il venait du latin  « pondus », alors qu’il vient en fait du latin « pensum ». Et pourtant, toutes les réformes orthographiques ont non seulement été vaines, mais se sont heurtées à beaucoup d’hostilité, un peu comme si l’on détruisait un patrimoine.

L’écriture est sacrée en Khmer, pas de façon dérivée mais bien directe. Les lettres ont dans la tradition bouddhique khmère des valeurs religieuses bien antérieures au principe séculier de la représentation des sons. Il existe ainsi un traité de 18ème siècle (Apithanasapda) qui décrit la fonction mystique de chaque lettre en fonction des parties du corps. Ce côté sacré se retrouve aussi dans les émissions radiodiffusées que le Vénérable Chuon Nath (1883 – 1969), patriarche suprême de l’ordre Mahanikay, faisaient sur les questions de langue et de littérature khmères. Il s’agissait en fait essentiellement de questions d’écriture et d’orthographe sur lesquelles portait l’essentiel des débats de l’époque.

Cette tendance à la fétichisation de l’écriture resurgit périodiquement dans des débats acharnés et le fait que le Khmer a possédé jusqu’à aujourd’hui deux orthographes pour un assez grand nombre de vocables est très révélateur ; d’autant plus que le fond du débat, qui n’a rien à voir avec des questions techniques, permet de cristalliser des passions idéologiques.

Recettes du Khmer romanisé

La romanisation du Khmer n’est vraiment pas pour demain. Cependant, une romanisation sectorielle bien faite reste la bienvenue ; ne serait-ce que pour proposer une version à peu près prononçable de vocables khmers pour un usage, entre autres, international. Si cette romanisation existe bien, comme tout un chacun peut le constater au volant de sa voiture, elle n’en est pas moins absurde.

Les principes sur lesquels elle est basée combinent l’écriture romanisée de l’époque du protectorat avec la transcription de mots au petit bonheur la chance.

Quelques petits exemples aideront à voir de quoi il retourne. Alors que vous entrez dans Kep qui ne se prononce d’ailleurs pas /kèp/ mais /kaèp/, vous aurez la surprise de voir ce nom de lieu écrit alternativement « keb » et « kep » sur le même panneau ; Le son /b/ final se prononçant en réalité /p/. On ne va pas chipoter pour si peu car la suite vaut son pesant d’or. Sur le même panneau, on peu lire « phsar kdarm », littéralement « marché aux crabes » et on passera outre le fait que le « r »final de « phsar » ne se prononce en réalité pas, même s’il est orthographiquement présent.

Le mot « kdarm » est plus intéressant et se prononce lui /kdaam/ avec un /a/ long. D’où peut bien venir ce « r » bien absent dans l’orthographe khmère ? Eh bien, la réponse est aussi simple qu’inattendue : dans sa volonté présumée de rendre le mot prononçable au gosiers étrangers, l’auteur du panneau, sans doute avec le secours de l’anglo-saxon de service, a considéré qu’en anglais la présence du « r » allonge la voyelle qui précède ; par exemple dans le mot « are ». Si ça marche pour l’anglais, on doit bien pouvoir romaniser le Khmer sur les mêmes principes…

Ce ne sont que quelques exemples pris parmi des centaines et il ne semble pas que les choses s’arrangent.

Il serait grand temps de remettre de l’ordre dans la transcription romanisée et surtout d’en proposer un système rationnel ne serait-ce par exemple que pour répondre aux besoins pressants d’une véritable cartographie du Cambodge qui voit lentement le jour.

Jean-Michel Filippi

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