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L’expatrié au Cambodge ne manquera pas d’avoir recours aux panneaux routiers et, en règle générale, aux transcriptions en lettres latines de termes cambodgiens. Rien d’extraordinaire à cela quand on est étranger et qu’on ne possède pas le « secret » des lettres khmères. Un petit détail cependant : l’écriture latine des mots cambodgiens ne reflète la plupart du temps pas leur prononciation ; ainsi Sen, dans Hun Sen, ne se prononce pas avec le son « è » de « père », mais avec une diphtongue qui résulte de la  combinaison des sons « a » de « pas et « è » de « père ». Les exemples de cette distance entre écriture romanisée et prononciation sont légion ; de prime abord, l’essentiel n’est sans doute pas dans les détails techniques mais dans les conditions d’élaboration de ce système romanisé.

Heurts et malheurs de la romanisation du Khmer

Par « romanisation » ou « latinisation », il faut comprendre l’emploi de lettres latines pour écrire une langue qui possédait antérieurement un autre système d’écriture. En Asie du Sud Est, c’est le cas du Vietnamien, de l’Indonésien et du Malais., mais ce n’est pas le cas du Thaï qui a bénéficié de plusieurs transcriptions latines officieuses dont aucune n’a supplanté une écriture officielle en lettres thaïes.

Cette « suprématie » de l’écriture latine est un héritage de la colonisation qui voyait dans l’emploi des lettres latines le signe d’une civilisation supérieure.

Le Khmer offre à cet égard l’exemple rare d’une situation où l’emploi, pourtant officialisé, de l’écriture khmère a été constamment concurrencé par des tentatives de romanisation.

L’idée de romanisation du Khmer est originellement liée à la nécessité de développer une éducation moderne dès le début du 20ème siècle lorsque Paul Beau, qui succède à Paul Doumer, décide de faire de l’éducation au Cambodge une priorité. L’idée de base consiste à  remplacer le savoir désuet enseigné dans les pagodes bouddhiques par des matières modernes comme, entre autres, les mathématiques, la géographie, le français et la cartographie.

Très vite, on en arrive à la conclusion de l’inspecteur de l’éducation Fontaine qui recommande dans un rapport de 1903 de « développer un système de romanisation du Khmer pour le rendre plus intelligible et facile à apprendre aux locuteurs natifs ». L’idée est simple : l’écriture khmère étant inadaptée à rendre la langue cambodgienne parce que trop complexe, son remplacement par un système latinisé rendra des services considérables dans le domaine de l’apprentissage. A cela il faut rajouter qu’au début du 20ème siècle, la mise en place d’une norme orthographique pour le Khmer à l’échelle nationale relève du voeux pieux car chaque pagode possède sa propre écriture ; cela avait poussé Georges Maspéro à écrire assez méchamment que : «L’orthographe, jamais fixée jusqu’ici est restée soumise aux fantaisies des scribes qui constituent au Cambodge la classe lettrée. Infatués d’une prétendue science du sanscrit ou du pâli, qu’ils ignorent à vrai dire profondément… ».

Toute argumentation en faveur de la romanisation est logiquement recevable. L’ennui est que les arguments invoqués en l’occurrence étaient particulièrement biaisés. D’abord l’idée selon laquelle l’écriture khmère est inadéquate à la transcription de la langue est fausse car on confond inadéquation et absence de norme orthographique. En deuxième lieu, l’idée de romaniser le Khmer trouve son origine dans la romanisation du Vietnamien. La plupart des fonctionnaires français au Cambodge avaient des aides vietnamiens qui connaissaient le Quoc Ngu (Vietnamien romanisé) et qui militaient en faveur de son adoption au Cambodge ; même si cette écriture n’allait être officialisé au Vietnam que quelques trente ans plus tard, elle jouissait à l’époque d’un énorme prestige et l’idée de s’en servir pour romaniser le Khmer avait fait son chemin.

N’empêche ! Dès 1903, Louis Finot publie dans le Bulletin de l’Ecole Française d’Extrême Orient (BEFEO) un article intitulé « Notre transcription du Cambodgien » et cet article, premier du genre, a montré que l’on pouvait écrire le Khmer avec des lettres latines. Même si louis Finot avait conçu cette transcription, et non romanisation, pour un cercle de lettrés orientalistes et sans prétentions plus générales, on s’est littéralement jeté dessus en y voyant le modèle de la future romanisation du Khmer. Ainsi, en 1907, l’administrateur Guillaume Monod y avait vu l’ébauche d’une romanisation à étendre à toute la langue khmère. Pour la petite histoire, en matière de complexité, le système de Finot ne le cède en rien à l’écriture khmère.

La tentative fut bien vite abandonnée car il fallait ménager un clergé déjà fortement échaudé par les réformes éducatives qui avaient crée les écoles rénovées de pagode.

Retour à la case départ

Momentanément abandonnée, l’idée a quand même progressé pour resurgir à la fin des années trente lorsque le grand épigraphiste Georges Coédès a été prié par les autorités du protectorat d’abandonner momentanément ses chères études pour fabriquer un système romanisé pour transcrire le Khmer.

Georges Coédès (1886 – 1969)

On ne sait quasiment rien des instructions exactes que Coédès a reçues, pas plus que des buts officiellement assignés à son travail. Le résultat en est, grosso modo, le système de romanisation du Khmer que nous connaissons aujourd’hui. Ce système a été élaboré sans aucune étude de terrain préalable et uniquement  à partir d’écrits du début du siècle. Il s’agit d’une francisation plus que d’une latinisation car la base en est un rapport sons – lettres caractéristique de la norme orthographique française : les graphies ou, eu, oeu, â se voient ainsi attribuer des valeurs phonétiques proches de celles du Français ou supposées telles.

Un long préambule, pas de la plume de Coédès il est vrai, nous explique que ce système rendra les Khmers plus adaptés aux réalités du monde moderne.

Les intentions des autorités du protectorat, en l’occurrence le résident Georges Gauthier,   éclatent au grand jour en 1942 : il s’agit bien de romaniser le Khmer en commençant par les textes administratifs et l’extension aux autres documents écrits sera progressive mais inéluctable.

L’ennui, c’est que 1942 est une mauvaise année pour les autorités du protectorat qui souhaitent remettre de l’ordre dans le Sangha (communauté des moines) dont certains membres sont taxés, à juste titre d’ailleurs, d’activisme nationaliste et de menées anti françaises.

L’arrestation du moine Hem Chiu a fait le reste et une foule de laïcs et de bonzes, d’où la dénomination de « révolte des ombrelles », s’en est allé manifester devant les bureaux du protectorat en réclamant simultanément la libération de Hem Chiu et l’abandon du projet de romanisation.

Bizarrement, l’histoire ultérieure a essentiellement retenu la tentative de romanisation comme motif de la manifestation ; c’est dire si les questions qui relèvent de l’écriture du Khmer ont leur importance…

(A suivre)

Jean-Michel Filippi

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