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Le qualificatif de « trafic humain » a fini par s’imposer au Cambodge comme une évidence que ne trouble aucune remise en question. Cet article en trois volets propose un examen sans complaisance de ce concept et une mise en valeur des ambiguïtés qu’il génère.

Il n’aura échappé à personne que le trafic humain est devenu en quelques années une caractéristique emblématique du Cambodge : thème de prédilection du discours humanitaire, banderoles dans les rues et reproches récurrents des pays donateurs sont là pour nous convaincre qu’il s’agit d’une des tares du Cambodge d’aujourd’hui. La question mérite d’être posée de savoir en quoi le Cambodge mérite cette réputation. On ne peut répondre à cette question sans avoir préalablement défini la notion de trafic humain à l’échelle du pays. La majorité des rapports consultés lient le trafic humain au thème plus général de la migration, qu’il s’agisse de la migration vers une autre province, vers la capitale ou vers l’étranger. La migration, posée comme départ vers l’inconnu, présuppose souvent le soutien d’organisations et / ou de passeurs ; à son terme, le diagnostic est élémentaire : une migration « sûre » comporte un respect des termes d’origine du contrat et une migration qualifiée de « dangereuse » consiste en une modification des termes du contrat au détriment du migrant. Ce phénomène est vieux comme le monde et, en France, les paysans du Morvan en ont souvent fait les frais en venant s’installer en masse dans la capitale au 19ème siècle.

Pour en revenir au Cambodge, il s’agit de recadrer les termes d’un débat qui ne brille pas par sa clarté. Si personne ne songe à nier les nombreux abus survenus lors des processus migratoires, il faudrait quand même se poser la question de savoir si cela justifie l’appellation globalisante de « trafic ». C’est exactement ce que nous avons voulu découvrir en consultant la littérature spécialisée sur ce sujet ; il s’agit de plus de 400 documents produits entre 1999 et 2007 et émanant du secteur humanitaire ainsi que de la collaboration entre ONG et le ministère cambodgien de la condition féminine.

Le flou artistique de la migration

Tout commence très bien lorsqu’un document de la campagne d’information anti trafic du ministère cambodgien de la condition féminine nous explique (mars 2004) le concept de migration en citant l’article 1.1.a de l’Organisation Internationale des Migrations (OIM) : « tous les cas où la décision de migrer est prise librement par l’individu concerné pour des raisons de convenance personnelle et sans l’intervention d’un facteur autre ». Cela aurait le mérite d’être clair à la seule condition qu’il existât un article un article 1.1.a de l’OIM contenant cette définition. Ce grave vide sémantique va heureusement être comblé par l’organisation « Legal Support for Children and Women » (LSCW) qui définit (2005) sous l’angle économique le migrant comme « quelqu’un qui quitte volontairement sa communauté d’origine pour gagner sa vie dans une autre ville, province ou pays » ; la même LSCW nous définit ensuite la migration dangereuse comme : « une situation où les mouvements de la personne comportent des risques, surtout pour ceux qui ne sont pas informés, à cause du comportement peu scrupuleux des gardes frontière, trafiquants et autres et du manque des renseignements nécessaires pour faire des choix et mesurer les risques ». Voilà qui sent le parfum de l’officialité, même si cette formulation est empruntée à l’organisation « médecins pour les droits de l’homme » ; on connaissait la propension de la médecine à étendre son champ d’analyse, mais à ce point… En tout état de cause, sûre ou dangereuse, la migration n’a pas grand-chose à voir avec le « trafic humain » tel qu’il est défini en l’année 2000 par un protocole des nations unies.

Cherchez la frontière

On dispose aujourd’hui de suffisamment de statistiques, notamment celles du « Cambodia Development Ressource Institute » (CDRI), pour constater que le phénomène de migration à des fins économiques est considérable dans le Cambodge des 20 dernières années. La plupart des études humanitaires consultées portent en fait sur des faits migratoires et les abus auxquels ils peuvent ponctuellement donner lieu : conditions de travail enjolivées à dessein, prix du passage gonflé à l’arrivée, contrats de travail qui ne respectent pas les engagements initiaux, etc. Mais peut-on pour autant justifier le qualificatif de « trafic humain » que ces rapports emploient avec une belle unanimité ?

Une lecture approfondie de ces rapports montre bien que même si des cas de coercition existent effectivement au Cambodge, ils n’en demeurent pas moins marginaux comme en fait état un rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) publié en 2004 : « Contrairement à une croyance bien établie, on ne peut pas qualifier de victimes la majorité des travailleuses sexuelles, car la plupart ont pris la décision d’exercer ce travail pour des raisons économiques ». D’autres études corroborent cela, par exemple celles de Steinfatt, Baker et Beesey datées de 2002 et 2003 et consacrées à une évaluation du nombre des prostituées au Cambodge.

L’errance des concepts

Il ressort de l’examen de la littérature humanitaire le sentiment qu’il n’existe pas de frontière réelle entre migration et trafic humain. Simple question de mots ? On pourrait après tout penser que la prostitution est un scandale en soi et que le nombre minoritaire des personnes forcées à faire ce métier ne change rien à l’affaire ou qu’il est honteux qu’un passeur introduise illégalement sur le territoire thaïlandais un Cambodgien qui, sans titre de séjour, pourra être exploité sans vergogne. C’est dans cet esprit qu’un rapport publié en septembre 2004 analyse la situation des lanceuses de bières à Phnom Penh ; dans les termes du rapport, il ne s’agit ni de prostitution forcée ni de prostitution tout court, mais somme toute d’un travail qui pourrait être normal si des abus systématiques n’étaient pas constatés. Ces abus, que le rapport développe largement, se résument à deux choses : les lanceuses de bières boivent souvent avec la clientèle, d’où les risques encourus pour leur santé, et ont des difficultés à résister aux avances des consommateurs qui, alcool aidant, ont des appétits charnels accrus. Ou situer la responsabilité si responsabilité il y a ? L’inconscience de la lanceuse de bière qui aurait pu choisir un travail plus décent ? Le propriétaire des locaux au courant de ces pratiques ? Le petit ami qui l’a rendue plus vulnérable en lui faisant perdre sa virginité ? (ce dernier fait est érigé en dimension explicative de la migration et du trafic dans plus de 30% des rapports consultés), le consommateur qui devrait apprendre à contrôler ses instincts? L’alcool ? ou l’injustice sociale qui l’a forcée à quitter sa communauté d’origine ? Précisons que le rapport cité est mentionné dans toutes les biographies portant sur le trafic humain au Cambodge. Des situations approchantes et / ou similaires peuvent se rencontrer dans tous les pays du monde et ne constituent en rien une spécificité cambodgienne. En fait, la raison de ces approches syncrétiques à dessein reste à chercher dans le sens des mots et dans leur rapport à la définition d’un espace humanitaire. D’un point de vue strictement lexical, « migration » reste trop fadement neutre ; on peut bien sûr évoquer « les migrations à risques », mais, a priori, le terme n’a pas d’acception négative. De plus, « migration » pris en tant que tel ne place l’accent que sur le déplacement du migrant et non pas sur des forces extérieures à l’individu qui entraînent la migration. Il en va tout autrement de « trafic » qui, hors une acception neutre désormais vieillie, est entendu comme radicalement négatif ; de plus, le mélange de commercial et  d’illicite que contient le terme met les choses au clair : tout comme il y a un vendeur et un acheteur, il y a un trafiquant et un trafiqué. (A suivre)

Jean-Michel Filippi

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