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Destin singulier que celui de ce livre dont la première édition de 1977 fit scandale et qui, réédité trente ans plus tard, ne semble pas avoir pris une ride ; fait en apparence paradoxal car si la société coopérante, qui constitue l’objet de l’étude, justifiait à l’époque des effectifs pléthoriques,  plus de 800.000 Français…ont séjourné dans le tiers-monde depuis le début de l’assistance technique, elle ne concerne plus aujourd’hui qu’une poignée d’individus.

D’emblée, l’auteur pose la singularité de sa démarche car à une approche traditionnelle qui décrit les assistants techniques comme instruments au service de la coopération, il se propose de les appréhender en tant que groupe temporairement expatrié, contraint de recréer à partir de données nouvelles une structure sociale et beaucoup plus explicite : faire le portrait du coopérant, c’est donc dévoiler le signification de cette démarche singulière et par là même la fonction réelle du séjour dans le tiers-monde.

L’ouvrage propose une véritable grammaire du monde coopérant à travers les catégories du social et de l’idéologique déclinées dans les termes de l’unité et de la division eux-mêmes informés sous les angles du mythe et du réel. Cette charpente narrative qui sous-tend l’ouvrage ne laisse en rien préjuger de sa lecture qui se fait d’une traite et où le sociologue – écrivain, qui a aussi été coopérant, nous trace des portraits pleins de vie et de mordant.

Le mythe

Vu sous l’angle du mythe de l’unité sociale, la société coopérante se présente comme une mise entre parenthèses des différences sociales, ce qui suppose l’établissement de toute une série de stéréotypes qui semblent avoir survécu à l’assistance technique. Ainsi, les différences d’âge, au club on a toujours vingt ans…les plus vieux s’empressent de sacrifier à cette cure de jouvence et font merveille dans la décontraction dynamique, les petites foulées, le franc parler argotique; le personnage du coopérant se construit en dénégation du colon : le journal de tout brave assistant technique recèle l’épisode de bande dessinée dans lequel ce jeune homme candide et frais d’haleine défie un affreux colon couperosé surpris dans des conduites ou des propos racistes ; la description du rapport à la foule indigène en dira long à ceux qui ont observé les bataillons de l’humanitaire sous les tropiques : la démarche modestement chaloupée, le regard curieux et avenant, le sourire bienveillant, ils offrent à tous leur sympathie débordante et s’attirent fugitivement celle des mendiants du coin qui les escortent un moment mais se dispersent vite en constatant que ces belles âmes sont incorruptibles.

A cette belle unité apparente que le texte détaille en exemples des plus croustillants, dont l’excellent passage sur la sexpatriation, l’auteur oppose la réalité d’une division sociale qu’il analyse très finement dans les portraits du grand et du petit bourgeois coopérants.

Pour illustrer le mythe de la désunion idéologique, l’auteur segmente la société coopérante en cinq types idéologiques auxquels correspondent des archétypes. Là aussi se succèdent des portraits tracés avec un humour souvent cruel. La recherche de l’innocence a son archétype dans l’éco-sexologue  qui  …part en pèlerinage dans les communautés villageoises et chaviré par une hospitalité mécanique qui lui fait oublier sa complète extériorité, y découvre pêle-mêle la croissance zéro, les plantes qui guérissent, la nourriture macrobiotique…  Le ressentiment brut  est associé au technocrate autoritaire  pour lequel  il n’y a…qu’une manière réaliste d’en finir, c’est d’insérer le monde rural dans le cadre formel de l’exploitation capitaliste : les paysans, bien dressés sur le plan technique et soigneusement dirigés, se transformeront alors tout naturellement en entrepreneurs et dégageront un surplus qui permettra l’industrialisation du pays.   Le ressentiment travesti  avec le socio-économiste  pour l’illustrer, semble un type particulièrement en vogue dans l’humanitaire du sud est asiatique contemporain, qu’on en juge par l’analyse qu’en fait l’auteur à propos de l’Afrique des années Soixante :  l’idéal, pour ces pays, est plutôt de parvenir à intégrer la modernité tout en gardant le bénéfice de leur différence, de concevoir un modèle qui tiennent compte de leur identité culturelle, ce qui serait fort bien si le sujet de la phrase n’était pas  l’idéal, car les relations de nos socio-économistes  avec la société indigène sont fondées sur des nécessités contradictoires. Leur volonté paternaliste de fréquenter les autochtones, de les traiter en êtres dignes et responsables, a pour corollaire un besoin absolu de reconnaissance, le désir impérieux d’être considérés comme indispensables.  La mauvaise conscience  se fonde sur le principe que  le sous-développement est le résultat de la colonisation  et qu’en conséquence  la coopération ne saurait être conçue autrement qu’en termes de réparation historique ; l’ennui est que la décolonisation n’a rien changé à l’essentiel en ce que les rapports traditionnels de subordination demeurent et voilà notre coopérant transformé en  animateur qui supplée à son incompétence par des artifices pédagogiques qui sont eux-mêmes plus que sommaires et appris sur le tas , ainsi la dynamique de groupe ou  la non-directivité. Le dernier type, l’idéal ascétique, pose que  la subordination des pays pauvres n’est pas le résultat d’une imposition arbitraire et leur exploitation n’est ni épisodique ni marginale par rapport à la dynamique capitaliste : elle en est un rouage nécessaire… ; il reste donc à notre coopérant, joliment qualifié par l’archétype  pied-rouge,  une marge de manœuvre des plus réduites :  justifier sa présence au côté des damnés de la terre, damnés dont il se sent si proche qu’à travers les petites misères qui sont faites à son existence empirique de coopérant, il peut apprécier le niveau d’oppression qui pèse sur le pays .

Le réel

Cette désunion idéologique relève du mythe et l’auteur le montre bien dans la partie de son ouvrage consacrée à la réalité de l’unité idéologique. Ce thème permet de replacer l’épisode de l’assistance technique dans le flux des rapports entre l’occident et le tiers-monde, rapports conçus sur le mode de l’appropriation. D’une première période marquée par la découverte occidentale du monde et par une expansion aux intérêts commerciaux appuyée par le prétexte idéologique d’évangéliser la terre aux visions ultérieures beaucoup plus sophistiquées, les modes d’appropriation vont composer avec l’indigène : de l’ignorance pure et simple à une prise en compte aux modalités diverses ; ainsi, la mauvaise conscience et la culpabilité proviennent d’une tendance humanitaire, apparue à l’apogée de la colonisation, qui milite pour une association librement consentie, une communauté pluri-raciale…La décolonisation  n’empêche pas les intérêts occidentaux de demeurer sensiblement identiques même si le discours est contraint de s’adapter à cette situation nouvelle et le projet proposé relève désormais de l’appropriation chaste. Pour notre assistant technique,  alors même que la colonie se trouve historiquement abolie, il ne cesse de la reconstituer symboliquement dans sa pratique effective. Il délimite avec intransigeance les règles qui lui interdisent de s’immiscer dans les affaires intérieures locales, mais sous le prétexte de leur montrer l’exemple, il se substitue tout le temps aux autochtones, capturant ainsi à la fois les hommes et les choses.

Le fait que l’assistance technique ne soit aujourd’hui qu’un phénomène marginal qui ne justifierait plus une étude de cette ampleur, n’enlève rien à la pertinence de l’analyse de François de Negroni. D’une part, l’auteur montre que la coopération est intégrée au flux des modes d’appropriation dont elle constitue une forme douce, d’autre part, à l’assistance technique va succéder un autre mode d’appropriation, l’humanitaire, qui n’a encore jamais fait l’objet d’une analyse détaillée de ce type. Prémonitoire, l’auteur conclu dès 1977 : Ne voit-on pas déjà l’occident, par delà les séparations officielles et en guise de cadeau de rupture, recentrer le vieux projet d’appropriation sur un humanitarisme sans frontières

Jean-Michel Filippi

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