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L’ouvrage récemment paru de John Tully  “A short history of Cambodia, from empire to survival” avait été le prétexte à une incursion des plus générales dans le domaine de l’écriture de l’histoire du Cambodge. Le problème se pose désormais de déterminer le contenu de l’histoire cambodgienne officielle.

Entre nous

L’ouvrage de John Tully présente des qualités certaines dont les moindres ne sont pas d’être bien écrit et de proposer systématiquement des perspectives ouvrantes. Nous sortons là de la médiocrité du milieu des « khmérologues » qui s’abritent fort opportunément derrière les soi disant « singularités » du Cambodge; le résultat en est sans appel : On ne trouvera pas sur le Cambodge de textes équivalant à ceux que Paul Mus, Huart et Delaporte et Bernard Fall ont écrit sur le Vietnam.

A titre d’exemple, on ne peut ainsi que se sentir rassuré lorsque Tully, osant une approche « théorique »,  fait état d’une contradiction entre la structure politique très lâche du Funan et la taille impressionnante des ouvrages réalisés, dont par exemple le système des canaux. Sans prétendre résoudre quoi que ce soit, Tully fait simplement remarquer que les cités états de l’antiquité et de la Renaissance occidentales ont réussi à faire de même dans des conditions politiques comparables : « sans être dirigées par des entités politiques de taille supérieure ».

Les protocoles de recherche au Cambodge sont généralement tout autres et relèvent d’un empirisme que l’archéologie a ici réussi à substituer à l’histoire. Un cas d’école est le débat que lance Groslier sur « la cité hydraulique » et selon lequel l’irrigation à l’époque angkorienne a reposé sur un vaste système de canaux et de réservoirs, dont les baray, qui permettait de faire deux voir trois récoltes par an. Il n’est pas lieu de discuter ici son hypothèse mais de faire remarquer qu’un discours typique d’archéologue qui repose sur les résultats des fouilles a fini par l’emporter. Cela, faute d’une école historique capable de corréler la problématique de l’irrigation aux autres aspects politiques, sociaux, économiques, etc. de l’époque considérée. Ainsi, l’oeuvre de Wittfogel, « le despotisme oriental », est évidemment taxée de « trop générale » ; si par miracle on l’a lue, on s’arrêtera à un ou deux détails, soi disant infirmés par les faits et on se gardera bien d’y voir une charpente théorique apte à offrir un cadre de réflexion sur le Cambodge angkorien. Un peu comme si on avait demandé à Paul Mus en 1962, au moment où il écrivait un de ses chefs d’oeuvre « Angkor vu du Japon », d’attendre qu’on finisse de fouiller l’ensemble des temples bouddhiques de l’époque de Jayavarmann  VII.

Il ne s’agit évidemment pas de refuser l’apport de l’archéologie, à qui la part du Lion a de toute façon été taillée au Cambodge, mais bien de conserver à un discours théorique sur le passé cambodgien son autonomie ; que ce discours soit d’essence historique, économique, sociologique, anthropologique ou autre importe peu. C’est exactement ce que Tully a à l’esprit lorsqu’il écrit : « L’hypothèse de Groslier était importante parce qu’elle représentait un changement d’optique en ce qu’on passait de l’étude des monuments à celle de la société qui les avait produits ».

L’histoire officielle du Cambodge dans votre poche

Une histoire générale du Cambodge n’est pas si difficile à écrire dans la mesure où l’on domine les deux paramètres habituels. On commencera, bien sûr, par le paramètre angkorien même si on n’y tient pas ; de toute façon on n’a pas le choix et l’organisation préalable de la chronologie est là pour rappeler à l’ordre les récalcitrants : il y Angkor, l’avant Angkor (pré angkorien) et l’après Angkor (post angkorien). On commence par le royaume du Funan (1er – 7ème siècle) sur lequel on est imparfaitement renseigné par des textes chinois largement postérieurs que l’on se fera quand même un devoir de citer. La fin du Funan est soumise à des controverses, car on ne connaît encore pas très bien la part de l’épuisement naturel et celle des défaites militaires. En tout cas, du 7ème au 9ème, nous sommes au Chenla ; encore un royaume dont l’organisation et la localisation laissent toujours à désirer : ensemble de chefferies indépendantes ou état fédérateur ? Quel crédit accorder à l’existence  des deux Chenla (terre et eau) ? Et pour finir, où se trouvait-il ?

Au bout d’une quinzaine de pages où nous rendrons scrupuleusement compte des difficultés à parler du Chenla, nous faisons heureusement connaissance avec Jayavarman II qui, au 9ème siècle, a fini par s’installer dans la région d’Angkor. Les raisons de ce mouvement ne sont pas toujours très claires et nos ouvrages d’énumérer les hypothèses : attaques répétées des Javanais, trop grande proximité des Chams, configurations géographiques de la région idéales pour une représentation religieuse, etc. Peu importe d’ailleurs, car les temples sont bien là et c’est bien la chose qui compte dans l’histoire du Cambodge. A ce point, on peut même se demander si cela vaut la peine d’écrire une histoire générale du Cambodge et ne pas tout concentrer sur Angkor ; Bruno Dagens a déjà répondu dans son livre « les Khmers » : 5% de l’ouvrage couvre la période 1er – 7ème siècle, 5% la période 15ème – 20ème siècle et nous laisserons le lecteur deviner sur quoi portent les 90% restant.

On détaillera la vie religieuse et les conflits entre hindouisme et bouddhisme, les guerres et la  vie de quelques grands rois. Il est aussi un passage obligé par Zhou Da Guan (13ème siècle) qui est l’ancêtre du tourisme chinois dans la région et bien la rare source avec les bas reliefs du Bayon à nous parler de la vie quotidienne.

Les bonnes choses ont une fin et, en 1431, Angkor est pris par les Siamois. Chaque ouvrage se doit alors d’exposer les causes de la chute qui n’ont pas tellement changé depuis le début le début des études angkoriennes : l’épuisement de l’empire qui a résulté des conquêtes et des constructions de Jayavarman VII, les effets délétères exercés par le bouddhisme petit véhicule, la vivacité des Siamois et, pour satisfaire à l’air du temps, les dommages subis par l’environnement.

En tout cas Angkor n’est plus et les 3 siècles et demi qui vont suivre sont évoqués sous l’angle de la décadence. La modération est de mise pour certains auteurs qui trouvent ici et là quelques grands rois, dont  Ang Duong (1796 – 1860), mais en règle générale, on progresse dans la déchéance jusqu’au moment où l’existence même du Cambodge est remise en question : le pays est en effet devenu un champ de bataille entre Siamois et Vietnamiens qui sont en passe de se partager ce qui reste du royaume. C’est là que la France intervient et sauve le Cambodge par l’instauration d’un régime de protectorat.

Vatt Phnom: le monument commémoratif du traité de 1907.

Au premier paramètre angkorien, grandeur et décadence, s’en ajoute un deuxième : le régime khmer rouge sous l’angle de la généalogie. Il faut bien expliquer comment un pays aussi souriant et agréable a pu basculer dans une telle horreur. Il faut donc en rechercher la ou les causes de ce que certains iront jusqu’à qualifier de « génocide » dans la république khmère et les bombardements américains (1970 – 1975) mais aussi dans le régime du prince Sihanouk (1955 – 1970). Nous voilà en possession d’un deuxième principe qui a grandement contribué à réorienter l’écriture de l’histoire cambodgienne postérieure au protectorat français. Il reste étonnant que cette nouvelle passion de la causalité n’ait porté que sur les deux régimes cités et que le protectorat français ait été, jusqu’ici, épargné dans l’approche généalogique du régime khmer rouge.

Jean-Michel Filippi

A suivre

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