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En 1996, Le Center for Advanced Studies (CAS) avait conduit une étude intitulée « Recherche interdisciplinaire sur les groupes ethniques du Cambodge » en rassemblant plusieurs spécialistes, pour la plupart ethnologues, qui s’étaient penchés sur les différents aspects socioéconomiques, politiques et culturels des minorités du Cambodge. Financé par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), ce travail avait eu pour enjeux la recherche de stratégies de protection des minorités ethniques du Cambodge ainsi que l’identification des difficultés d’intégration dans la société cambodgienne. Le but déclaré, même si cela nous paraît aujourd’hui quelque peu antédiluvien, était de « promouvoir la réconciliation nationale ». 13 ans plus tard, paraît un copieux ouvrage de plus de 600 pages composé de textes en langues française et anglaise et qui se présente comme la version modernisée et dépoussiérée de ce premier travail ; aux auteurs des contributions de 1996, pour la plupart étrangers, se sont de plus ajoutés celles de jeunes chercheurs cambodgiens en sciences sociales.

La diversité ethnique du Cambodge

Contrairement à l’habitude bien ancrée de réduire le concept de « minorité ethnique » aux hauts plateaux (Rattanakiri et Mondulkiri), l’ouvrage se compose d’études sur l’ensemble des minorités ethnique du pays : Chinois, Vietnamiens, Laos et Thaïs, minorités indigènes du Nord Est, ainsi qu’une rubrique intitulée « Les musulmans du Cambodge » qui traitent des minorités Cham et Chvea. Ce fait mérite d’être souligné car tout en disposant de plus en plus de données sur le Nord Est du Cambodge, notre connaissance des minorités cham, vietnamienne et chinoise du Cambodge restait des plus lacunaires ; que l’on songe simplement que la dernière somme disponible sur les Chinois du Cambodge remonte à la fin des années Soixante.

La description des minorités et ses paramètres

Disons le sans ambages, il est malaisé de rendre compte de cet ouvrage car l’unité qui émane de l’intitulé « les groupes ethniques du Cambodge » est des plus factices. D’une part, l’énoncé du sujet n’entraîne aucune problématique digne de ce nom en dehors d’une approche descriptive pure et simple ; d’autre part, on éprouve à la lecture du livre le sentiment désagréable que les auteurs ont travaillé avec des méthodologies de recherche dont les résultats ne s’offrent à aucune comparaison : des travaux authentiquement universitaires à fort potentiel explicatif côtoient des approches dignes des discours des ONG locales ; enfin, ce qui est plus grave, le livre ne tente pas même d’intégrer les différentes contributions par une introduction de qualité. Est-ce à dire qu’on pourrait très bien se passer de cette lecture ? Je ne le pense pas car l’ouvrage contient quand même trois textes de très grande qualité. La contribution de William Collins nous propose une analyse des musulmans du Cambodge à partir d’angles d’approche anthropologique et historique. Il s’agit pour l’auteur de mettre en valeur l’origine et les conditions de l’arrivée des Chams au Cambodge ainsi que leur conversion à l’Islam ; s’ensuit une analyse des relations qu’ils entretiendront avec les différents régimes qui se sont succédés depuis le 18ème siècle, un accent particulier étant placé sur le Kampuchéa Démocratique et sur la République Populaire du Kampuchéa. L’auteur traite des musulmans au Cambodge et, à ce titre, opère une distinction soigneusement argumentée entre les différents groupes de Chams (Chams majoritaires et Jahed) et les Chvea qui, tout en étant musulmans, diffèrent ethniquement des Chams. Sur la base d’une connaissance profonde de l’histoire des musulmans du Cambodge que viennent compléter des entretiens, l’auteur résume les possibilités de positionnement des minorités musulmanes dans le Cambodge moderne en opposant une dimension culturelle à une dimension religieuse : « Des positions mutuellement exclusives s’articulent dans la communauté musulmane du Cambodge. Une tendance vers la religion et l’orthodoxie et une tendance vers l’ethnicité et l’histoire constituent des tensions chez presque tous les membres de la minorité musulmane du Cambodge ».

Le texte de Penny Edwards qui porte sur «  les Chinois du Cambodge » constitue, et de loin, la seule introduction à la sinité cambodgienne contemporaine ; il s’agit d’un sujet ardu et l’auteur en mentionne la difficulté majeure dans son introduction : «  Le titre de ce texte implique l’existence de frontières nettes entre le sujet de notre étude, les Chinois, et leur pays de résidence, le Cambodge. Rien n’est plus éloigné de la réalité ». Partant de ce postulat l’auteur met en œuvre une méthodologie rigoureuse où s’entremêlent analyses anthropologique et historique. L’auteur manifeste les limites entre les différents groupes Chinois présents au Cambodge à travers leurs congrégations et montre comment ces limites institutionnelles à base ethnolinguistique vont générer des attitudes différentes à l’égard du groupe khmer dominant et des régimes qui se sont succédés au Cambodge avant 1975. A propos de l’époque contemporaine, l’auteur relativise magistralement les séparations traditionnelles entre, d’une part, Chinois de différentes origines et, d’autre part, entre Chinois et Khmers et propose comme raisons de ce changement le cataclysme qu’a constitué le Kampuchéa Démocratique ainsi que l’attitude de rejet des autorités dela RépubliquePopulairedu Kampuchéa envers la minorité chinoise.

La contribution de Frédérique Bourdier intitulée : « relations interethniques et spécificité des populations indigènes au Cambodge » constitue une somme anthropologique passionnante sur le Nord Est du pays ; nous réservons ce texte à une analyse ultérieure car une version française beaucoup plus complète vient d’être publiée.

Ces trois contributions tranchent de manière singulière avec le reste de l’ouvrage en ce qu’elles parviennent à conjoindre de hautes exigences théoriques qui débouchent sur d’authentiques explications à un vrai travail de terrain qui nous est restitué par les beaux extraits des textes des entretiens. Les contributions sur la minorité vietnamienne me semblent, en revanche, plus relever de la littérature humanitaire des ONG que d’une recherche solide. Je n’entends en aucun cas décourager le futur lecteur et ce dernier aurait grand tort de se priver des analyses approfondies sur la vie et les mœurs des « travailleuses sexuelles » ou des perles du type : « Le nationalisme bâti sur la seule xénophobie ne suffit pas pour qu’un pays se développe ». Nous n’oublierons pas non plus les doctes « recommandations » très caractéristiques du discours ONGéien qui nous offrent des morceaux d’anthologie à faire pâlir d’envie l’auteur du « Dictionnaire des idées reçues » : « Une véritable cohabitation au niveau national passe par le partage d’espaces de vie communs »…au cas où l’on penserait que le ghetto constitue une meilleure solution.

Le temps qui passe

D’autres critiques peuvent être faites sur l’ensemble de l’ouvrage ; à l’exception de la contribution de F. Bourdier, on ne trouve aucune donnée démographique digne de ce nom et un esprit mal intentionné pourrait très bien faire remarquer qu’avant d’analyser des pratiques cultuelles et agricoles sophistiquées, il ne serait peut-être pas inutile de situer une minorité donnée sur une carte et d’essayer d’en chiffrer ses membres. Un dernier point porte sur la légitimité de cette étude ; tout en présentant le travail publié en  1996, une brève introduction précise que les changements intervenus les dix dernières années en justifient une refonte. On est dans ce cas surpris de lire à la page 218 : « Le temple  Hakka de Phnom Penh, autrefois près du vieux marché, a été récemment démoli et il est question d’en rebâtir un nouveau », et bien c’est désormais chose faite près du marché olympique depuis…2001; ou encore page 425 : « Le pouvoir bicéphale en place essaie de mener une politique de réconciliation nationale permettant une reconstruction active du pays… », tout à fait exact, mais jusqu’en juillet 1997.

En conclusion, si ce travail, pris comme un tout, présente dans son apparence la forme et le poids d’une somme, du point de vue du contenu, on peine à comprendre de quoi il est la somme en dépit de quelques contributions de très grande qualité. Phénomènes minoritaires, exclusion, intégration, réconciliation, et j’en passe, ne font en eux-mêmes sens que dans les discours que cultive un humanitaire ambiant qui n’a que peu ou rien à voir avec une approche scientifique des minorités du Cambodge, cette dernière continuant, hélas, à faire défaut.

Jean-Michel Filippi

PS: Un lien pour aborder la question des langues des minorités du Cambodge, sans connaissances préalables requises dans le domaine de la linguistiqueunesdoc.unesco.org/images/0019/001901/190146f.pdf

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