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Les rapports hommes – femmes au sein de la société cambodgienne contemporaine semblent avoir été étudiés de façon exhaustive si l’on se fie à la liste pléthorique des publications sur le sujet. C’est cependant très loin d’être le cas comme nous allons le voir dans les lignes qui suivent.

Les présupposés théoriques de cette abondante littérature se ramènent à une poignée de certitudes et de préjugés qui ne reposent souvent sur aucune recherche digne de ce nom.

Un code de conduite féminine, le Cbap Srey, a souvent été mis à contribution dans des textes, souvent émanant d’ONG, afin d’illustrer la condition féminine au Cambodge. Cette utilisation soulève d’emblée deux problèmes. Le premier concerne la pertinence des données contenues dans le Cbap Srey et le second questionne la légitimité de la démarche  qui consiste à expliquer par la « culture » des comportements de la vie quotidienne.

L’origine et le rôle des Cbab

Selon Madame Saveros Pou, le Cbap est « une composition littéraire, spécialement un genre littéraire que sont les traités de morale composés à l’époque moyenne et suivis par d’autres Cbap modernes ». Par époque moyenne, il faut entendre la période qui débute par la chute d’Angkor (1431) et qui se caractérise par la généralisation du bouddhisme petit véhicule (Theravada) au Cambodge.

C’est dans ce contexte qu’apparaissent les Cbap qui sont des petits recueils de poésie didactique destinés à encourager un « bon » comportement social qui se confond souvent avec les règles morales du bouddhisme. Une des traductions françaises les plus acceptables du terme « Cbap » serait « code de conduite ».

Contrairement aux stèles des siècles précédents, les Cbab n’ont pas vocation à la confidentialité. Il s’agit de textes qui, s’adressant à tous, doivent bénéficier de la diffusion la plus large et c’est ce qui d’ailleurs explique partiellement le passage de la pierre à un support périssable. Les Cbap ont été constamment recopiés, souvent réécrits et ont anciennement constitué une des bases de l’éducation dans les pagodes.

La méthode est simple : un ensemble de petites phrases souvent versifiées que l’élève a pour rôle de répéter après le maître. Une méthode d’éducation  barbare? Peut-être, en tout cas la répétition est une méthode d’enseignement généralisée dans toute l’Asie.

Le Cbap Srey fait partie de ces textes originellement à vocation normative et, à l’instar des écrits de ce type, il aurait du aujourd’hui rejoindre bibliothèques et cours de littérature khmère classique.

La postérité inattendue du Cbap Srey

C’était sans compter avec les dérives féministes des passions humanitaires dont le Cambodge a été et continue d’être le théâtre.

La condition de la femme occupe en général une place de choix dans l’économie de l’humanitaire et, hasard divin, l’ouverture du Cambodge au début des années 1990 correspond à l’émergence des « Gender studies ». La théorie des genders (traduit en Français par genre ou sexe) se fonde sur l’idée que les notions de masculinité et de féminité reposent sur une construction sociale qui joue un rôle beaucoup plus important que la différentiation biologique des sexes. Le thème n’est pas nouveau et le 20ème siècle nous a largement rebattu les oreilles avec le thème que le sexe de la naissance n’oblitère en rien l’action de la société en vue de la construction de rôles qui seront ceux de l’homme et de la femme. Dans cette optique, la définition du sexe correspondra à des comportements, rôles et attitudes appris et non pas innés. Ce qui aurait du rester une thèse comme une autre, avec ses points forts et ses points faibles, ses partisans et ses détracteurs, est devenu un paradigme incontournable suite à des procédés d’imposition terroristes qui en disent long sur la vision féministe de la démocratie.

C’est dans cette ambiance peu réjouissante qu’il faut replacer le débat sur le Cbap Srey qui s’apparente en fait beaucoup plus à un procès.

Trafic humain, violences conjugales, déficiences dans l’éducation des femmes sont des maux qui existent bel et bien dans le Cambodge d’aujourd’hui. La question se pose de savoir s’il faut en rechercher les raisons dans la déstabilisation et la misère qui ont résulté des trente ans d’histoire récente du Cambodge ou bien si les causes véritables en sont beaucoup plus profondes. Dans le premier cas les solutions apportées seront pratiques et ponctuelles ; dans le deuxième c’est la « culture cambodgienne » qu’il s’agit d’incriminer et les solutions apportées résident en la construction d’un discours que devront à terme relayer média et institutions éducatives.

Les exemples qui suivent sont éloquents et ont été choisis sans grand effort. Le thème de représentativité n’a ici aucun intérêt car tous les textes concernés disent au fond la même chose. Le schéma récurrent est le suivant : 1. Des considérations « théoriques » sur l’oppression des femmes au Cambodge ; 2. Le recours au Cbap Srey pour prouver le bien fondé de ses affirmations ; 3. Des citations du Cbap Srey réelles ou approchantes.

Un premier texte sur « la contribution des femmes au développement » est tiré du volumineux « Cambodian human development report ».

Le texte commence par faire état de la tradition matrilocale cambodgienne comme d’un élément positif. Selon le texte, le fait que le couple, une fois marié, s’installe dans la famille de la femme est pour cette dernière un élément de protection. Une fois les éléments « positifs » mentionnés, le jeu de massacre peut commencer : « Il serait cependant incorrect de conclure à l’absence de discrimination envers les femmes dans la société cambodgienne sur la base des structures khmères de la parenté. Comme dans d’autres cultures de nombreux rôles différents, souvent contradictoires, sont attendus de la femme khmère ».

La phrase ci-dessus ne veut en elle-même rien dire et c’est précisément le Cbap Srey qui va lui donner du sens : « Par exemple le Cbap Srey, ou code de conduite pour les femmes, met en demeure les femmes cambodgiennes d’être soumises envers leurs maris et de les honorer et en même temps d’être fortes et suffisamment indépendantes pour diriger un foyer, s’occuper des finances de la famille et vendre les produits de la ferme familiale au marché ». Précisons qu’il s’agit d’un résumé interprétatif très libre du Cbap Srey.

Le texte poursuit dans un fouillis quelque peu contradictoire avec ce qui a précédé : « Parce que le but rituellement prescrit à la femme est de se marier et de fonder une famille, l’éducation des femmes est considérée comme relativement peu importante dans la société khmère traditionnelle ». Il est difficile d’énoncer plus d’âneries en si peu d’espace : si la femme cambodgienne doit « diriger un foyer » et « s’occuper des finances de la famille et vendre… » comme cela est également  précisé, son éducation devrait jouer un rôle important ; on ne voit pas non plus le rapport de causalité impliqué par « parce que » ;  plus grave, ces affirmations semblent provenir du Cbap Srey alors qu’il n’en est rien.

Notre texte poursuit allègrement sur sa lancée avec un autre exemple que tous les écrits sur le sujet se font un devoir de citer : « Un autre exemple de la différence de critères de jugement appliqués aux hommes et aux femmes dans la culture khmère est reflétée par le proverbe khmer traditionnel : « Les hommes sont semblables à l’or, les femmes à un drap » ; ce qui veut dire qu’une femme qui perd sa virginité avant le mariage est souillée à jamais, alors qu’un homme ne perdra pas de façon similaire sa « pureté » et son « éclat ». On l’aura compris, nous tenons là la preuve irréfutable de l’inégalité des sexes dans la culture cambodgienne.

Un deuxième exemple sera tiré de la prose de Madame Robin S. Levi, féministe de renom, qui s’est subitement découverte spécialiste du Cambodge. « Des notions traditionnelles concernant les rôles attribués aux sexes contribuent aussi à la violence domestique. Familles, maris, responsables gouvernementaux, ainsi que les autres femmes expliquent à la femme cambodgienne qu’un comportement adéquat, comme faire de la bonne cuisine, bien nettoyer la maison, parler avec douceur et obéir à son époux, préviendra un comportement violent ».

Ce  texte a été écrit à la demande du Programme Contre la Violence Domestique, plus connu sous l’acronyme PADV. On a évidemment envie de rire en imaginant les « responsables gouvernementaux » cambodgiens expliquer leurs devoirs aux femmes. Ou Mme Levi a-t-elle bien pu aller chercher tout cela ? La réponse est évidente : « Un célèbre poème cambodgien intitulé Cbap srey, qui est enseigné dans beaucoup d’écoles, fixe les tâches de la bonne épouse cambodgienne ». Les conseils du Cbap srey incluent : « Ne vas pas cafarder à tes parents quoi que ce soit de négatif concernant ton mari ou cela risque d’embraser le village », « Ne tourne jamais le dos à ton mari quand il dort ou ne lui touche jamais la tête sans s’incliner auparavant devant lui » et « sois patiente, mets à l’épreuve ta patience, ne réponds jamais à sa colère excessive ».

En premier lieu, le Cbap Srey n’est pas « enseigné dans beaucoup d’écoles » ; quand on l’enseigne aujourd’hui, c’est uniquement à des fins d’analyse littéraire et  non pas dans le but d’édifier les jeunes filles cambodgiennes. Dans le même ordre d’idées, à la présentation du  texte par Mme Levi,  on a le sentiment qu’il été rédigé la veille et qu’il fait presque partie des lectures de chevet des femmes cambodgiennes. Beaucoup de cambodgiennes en ignorent l’existence et un plus grand nombre encore le contenu. En fait, on peut gager sans grand risque d’erreur qu’une lecture de certains passages du Cbap Srey à une assemblée féminine provoquerait des éclats de rire.

Le déterminisme culturel

La palme d’or reviendra quand même à un texte de la LSWC (Soutien Juridique aux Enfants et aux Femmes) daté de janvier 2005 et qui, pour le coup, dépasse les limites de la décence.

Le texte n’y va pas par quatre chemins : « L’égalité des sexes n’est pas une partie intégrante de la culture cambodgienne car les hommes et femmes cambodgiennes perpétuent des idéaux sexistes qui sont renforcés par les principes bouddhistes et les codes de conduite. Le bas statut des femmes et des filles est enraciné dans des valeurs culturelles et des coutumes ». Par « codes de conduite », une note de bas de page montre sans ambiguïté qu’il s’agit du Cbap Srey. Le texte poursuit dans une veine identique avec des affirmations dont la gratuité n’a d’égal que le côté excessif: « La femme cambodgienne doit rester vertueuse….la femme cambodgienne idéale est timide, soumise et réticente, parle doucement, marche sans faire de bruit et fait toujours montre de bonnes manières…. Les femmes sont généralement vues comme des objets… ».

Ce dernier passage ne fait qu’exprimer de façon plus virulente ce qui est déjà présent dans les textes précédents : une prédétermination culturelle.

Le thème de base est en gros le suivant : c’est dans la culture khmère qu’il faut chercher les racines des désavantages sociaux subis par la femme cambodgienne. Par un tour de passe – passe, tout peut ensuite s’enchaîner : violence domestique, éducation, trafic humain, etc.

Dans cette optique, la culture cambodgienne s’identifie à un bloc figé et immuable que vient par bonheur appuyer le contenu du Cbap Srey auquel on confère le statut de preuve.

On ne se posera surtout pas la question des méthodes, circonstances, conditions et surtout de l’époque de la rédaction du traité qui est mobilisé dans le seul but de « démontrer » l’inégalité consubstantielle de la femme dans la société cambodgienne.

Sur le fond, la méthode ne dépasse pas les « on dit » et les préjugés racistes qui découlent inévitablement des généralisations abusives.

La culture n’existe pas comme un ensemble de principes mis en boîte et susceptibles de nous expliquer mécaniquement la diversité des fonctionnements du social. Il s’agit au contraire de données constamment soumises à variation suivant l’époque, le vécu des personnes, l’âge et les milieux sociaux considérés.

Des désavantages dans la situation des femmes cambodgiennes peuvent être affirmés mais seulement après avoir fait l’objet de recherches et d’analyses sérieuses et surtout ponctuelles. Or il apparaît que la façon dont l’ONG conçoit la recherche est exactement à l’opposé : on met la main sur un texte emblématique, le Cbap Srey l’est pour le moins, et on en déduit des caractéristiques valables de toute éternité.

Un test serait des plus révélateur et n’a sans doute jamais été tenté par ces gens qui se permettent de telles certitudes sur la culture khmère : définir suivant la même méthode et en quelques mots le statut de la femme occidentale. En retour, on s’entendrait certainement rétorquer la complexité intrinsèque à une telle tâche.

Evidence d’un côté, impossibilité de l’autre ? Vu de loin et surtout extérieurement tout est tellement plus simple et les beaux schémas semblent s’imposer d’eux-mêmes. Un peu comme le sottisier linguistique issus des commentaires de comptoir sur la facilité que présentent les langues asiatiques censées ne pas avoir de grammaire ; la dite facilité n’obligeant d’ailleurs en rien celui qui l’énonce à parler ces langues.

Retour aux femmes

Le féminisme manque désespérément d’humour, à l’instar de toutes les doctrines qui ont vocation à édicter des sacro saints principes. Imaginez une seconde les conclusions que tirerait un asiatique qui, installé sur une île déserte, n’aurait comme information sur les femmes françaises que la lecture de « Les célibataires ». Nul doute que certaines formules de Montherlant, du style « il la voulait bête, on le rassura », le convaincront de la nature profondément phallocrate de la société française.

Cet exemple, au fond absurde, permettra incidemment de replacer le Cbap Srey dans des proportions plus adéquates.

Jean-Michel Filippi

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