Mots-clefs

, , , , , , , ,

L’enclavement du Phum se manifeste dans l’économie et dans les relations de pouvoir en son sein : un espace autonome aux liens ténus avec l’extérieur.

Les problèmes liés à l’éducation ainsi qu’aux migrations sont également révélateurs de l’enclavement du Phum.

L’éducation : des frontières réelles aux frontières implicites

Il est difficile de parvenir à un consensus sur la problématique de l’alphabétisation au Cambodge car les chiffres disponibles varient du simple au double. Une recherche sur les sites Internet concernés ne permet guère d’y voir clair ; concernant l’analphabétisme, on obtient des pourcentages à la variation éloquente : de 29 à 58% pour la population totale, de 38 à 78% pour la population féminine et de 18 à 43% pour la population masculine.

Ces variations sont explicables par les techniques d’enquêtes utilisées, la sélection des lieux d’enquête et, par dessus tout, l’absence trop fréquente de distinction entre l’analphabétisme tout court et l’analphabétisme fonctionnel.

L’enquête effectuée en 2006 par l’Institut pour le Développement des Sciences Sociales au Cambodge (IDSSC) s’était basée sur des entretiens. Cette méthode prend beaucoup plus de  temps que le simple questionnaire et présuppose donc la sélection d’un nombre plus réduit d’informateurs. Les résultats obtenus sont cependant beaucoup plus fiables en ce qu’on ne se contente pas de la simple question « Savez-vous lire et écrire ? » mais que l’on aborde au cours de l’entretien le problème des occurrences de la lecture et de l’écrit dans le cadre du Phum.

L’IDSSC avait fixé le taux d’analphabétisme pur et simple à 21% pour l’ensemble du pays; il s’agissait de personnes qui n’avaient jamais bénéficié d’une éducation primaire. Dans ce cas, un questionnaire tout simple aurait parfaitement fait l’affaire. Ce que les entretiens ont révélé est beaucoup plus intéressant : les personnes qui n’ont bénéficié que d’une éducation primaire et / ou d’une partie du cursus du collège peuvent être considérées comme quasiment illettrées. Cette catégorie relève de l’analphabétisme fonctionnel car, même en ayant bénéficié de l’apprentissage de la lecture et de l’écrit, cette population n’a jamais vraiment eu l’occasion de mettre en pratique des connaissances qui ont, au fil des années, été reléguées dans l’oubli. Sur la base des entretiens, l’IDSSC avait donc déterminé un taux d’analphabétisme de 69%.

Ces enquêtes remontent à plus de 4 ans  et ne constituent aucunement une bible. En matière d’éducation, un sain révisionnisme est indispensable, d’autant plus que des changements importants sont intervenus avec la construction de plus de 800 collèges financés par la Banque Mondiale.

Un fait d’ordre qualitatif défie cependant tous les chiffres : l’absence à peu près totale d’écrit au niveau du Phum et, par là même l’inexistence d’une fonction qui requière la mise en pratique des connaissances scolaires de base. Cela soulève à terme la question douloureuse de la pertinence de l’éducation, même de base, dans un milieu où n’existe encore aucun recours à l’écriture.

De façon plus factuelle, l’enquête citée proposait de prendre en compte des données comme le coût et la distance.

Comme obstacle à une assistance régulière aux cours, des informateurs ont évoqués la pratique de coûts officieux, ce qui, tout en étant fort possible, ne semble pas constituer une raison majeure. Beaucoup plus intéressante est la question de la distance qui nous renvoie à l’enclavement du Phum.

L’éloignement constitue un facteur important. Si l’école primaire est située dans le village ou à une distance raisonnable, le collège est, en général, éloigné d’au minimum 2 à 3 kilomètres.

Les entretiens de l’IDSSC ont mis en valeur l’impact de cette distance qui n’est jamais exprimée en termes géographiques objectifs mais qui relève d’une appréciation psychologique et impressive. La distance est présentée comme une sorte de saut dans l’inconnu et cela nous révèle à nouveau une des caractéristiques de la vie du Phum. Dans le paysage cambodgien, le Phum n’a pas de limites et il peut consister en quelques habitations aussi bien qu’en un millier d’habitants ; ce qui fonde le Phum n’est pas d’ordre géographique stricto sensu car sa frontière relève avant tout du principe de contiguïté qui régit les relations sociales en son sein et ce principe permet de poser une opposition très révélatrice entre intérieur et extérieur que corroborent les notions de connu et d’inconnu.

Le saut dans l’inconnu

Les migrations du Phum vers Phnom Penh et vers l’étranger (Thaïlande, Malaisie) sont anciennes et débutent en 1989 qui est la date d’une véritable privatisation et de la transformation des titres de propriété provisoires de 1979 en titres de propriété permanents. De ce fait, c’est à cette époque que beaucoup de paysans ont commencé à vendre leurs terres pour tenter leur chance ailleurs.

La migration de la jeunesse des Phum n’accède cependant au rang de phénomène social significatif qu’à partir de la fin des années 90, au point que dans certains villages, notamment dans la province de Kampong Cham, on ne trouve quasiment personne entre 18 et 25 ans.

Un phénomène social de cette ampleur soulève beaucoup de questions et, au premier rang, la relation entre le phénomène migratoire et le trafic humain. Cette notion doit, au contraire des discours généralisants, être prudemment relativisée. S’il existe des cas rares de coercition où une personne est contrainte de se livrer à des activités dégradantes comme la prostitution forcée, il s’agit la plupart du temps de situations de non respect d’un contrat, généralement moral, ou des accords préalables à la migration. On peut par exemple mentionner des coûts exorbitants réclamés par le passeur à l’arrivée ou des conditions de travail non initialement prévues, voir une activité de nature très différente du travail qui avait été annoncé à l’origine.

Les risques sont bien réels et l’enquête de l’IDSSC montre que les villageois ne les mesurent pas réellement. Le trafic humain est connu dans les villages et généralement défini par les informateurs comme « l’utilisation de la force pour contraindre une personne à se prostituer ». Par contre, des formes plus sophistiquées d’exploitation comme une absence de contrat, l’émergence de coûts initialement imprévus qui entraînent le migrant dans la spirale de l’endettement, voir le mensonge pur et simple concernant les conditions de travail ne sont absolument pas compris par la population des Phum. Leur discours sur la vie urbaine, notamment Phnom Penh, fait un peu songer à l’évocation d’une autre planète.

De la distance procède quand même la méfiance et un système de prévention a été élaboré dans le cadre du Phum pour parer aux dangers potentiels de la migration ; en bref, une recette de migration sans risques où la nature profonde de la vie du Phum se révèle à nouveau.

La solution pour parer aux abus a consisté à ne pas laisser partir les jeunes femmes autrement qu’accompagnées par un membre de la famille ou quelqu’un qu’on connaît bien ; à l’arrivée, il est nécessaire que le migrant demeure dans la famille de parents ou d’amis proche. Ce discours a été entendu par les enquêteurs à Kompong Cham et à Kratie et s’applique évidemment aux migrations internes au Cambodge. Dans le cas des migrations vers la Thaïlande au départ des provinces de Batdambang et Banteay Meanchey, la destination étant hors de portée, les choses sont évidemment beaucoup moins claires.

Un point essentiel demeure le choix du passeur / accompagnateur, en Khmer « me khjâl » qui doit être une personne digne de confiance.

Dans un contexte ou l’éloignement est synonyme de danger, le choix de l’accompagnateur est crucial et les informateurs sélectionnés dans le cadre de l’enquête ont été unanimes à le définir comme « un membre de la famille ou quelqu’un que l’on connaît bien ». Nous retrouvons une nouvelle fois le thème de la contiguïté, ici reconstruite artificiellement pour la migration ; cette contiguïté est tout à fait caractéristique de communautés avec une mobilité sociale faible et des liens sociaux forts.

Il n’est pas inutile de s’interroger sur l’équivalence posée entre « un membre de la famille » et « quelqu’un qu’on connaît bien ». Cette identité semble provenir de l’absence de frontière réelle entre la famille nucléaire et la famille élargie qui, tout ambiguë que soit cette notion, est tellement présente dans les communautés rurales cambodgiennes. Il est ainsi tout à fait courant de voir qualifier quelqu’un de « bââng p’oun », littéralement « aîné cadet » et par extension « frère et soeur », même si la personne désignée n’est absolument pas membre de la famille au sens nucléaire.

« Connaître bien », compris dans le sens du Phum, est la condition première de l’instauration de la confiance vis à vis du processus migratoire ; ce qui en revient à dire que les critères communautaires caractéristiques de la vie du Phum sont transposés à un contexte géographique radicalement autre sur lequel l’habitant du Phum n’a en fait aucune prise.

Le fait de n’avoir aucune prise réelle sur l’extérieur et de l’appréhender avec l’esprit du Phum permet une nouvelle fois d’illustrer le principe d’enclavement des communautés rurales cambodgiennes.

Du Phum au sommet de l’état : en guise de conclusion

La question de meure de savoir si l’enclavement du Phum, eu égard aux conditions de vie d’un état moderne, implique ou non sa marginalisation. La réponse est évidemment délicate ; répondre par l’affirmative en reviendrait à dire que la très grande majorité de la population cambodgienne demeure marginalisée dans une structure archaïque. Cependant, en considérant le fonctionnement administratif du Cambodge, ces 3 articles sur le Phum ont mis en valeur l’absence de statut administratif du Phum, une autosuffisance en matière décisionnelle et, corollairement, l’absence de liens réels entre le Phum et les entités qui constituent l’armature du pouvoir local au Cambodge.

Le problème vient du fait que même en admettant que le Phum soit une survivance d’un passé révolu, il n’en a pas moins la vie dure. A ce titre, ce serait plutôt la structuration administrative actuelle du Cambodge qui pourrait être taxée d’artificielle car, entre le Phum et le sommet de l’état, il ne semble pas y avoir de réelle autorité locale. L’habitant du Phum élira bien sûr le maire de la commune (Khum) qui regroupe plusieurs Phum, mais la campagne électorale se déroulera au niveau du Phum et en fonction des intérêts strictement locaux. Faire une bonne campagne électorale au Cambodge consiste tout simplement à gagner l’adhésion des chefs (non élus) des phum à sa cause.

L’absence de relais administratifs locaux dignes de ce nom et les faiblesses qui en résultent sont sans doute à mettre au rang des causes à prendre en compte pour expliquer la sacro sainte pratique de la négociation à laquelle se livre perpétuellement le pouvoir central cambodgien ; à un point tel qu’on finit par se demander si gouverner n’est pas au fond négocier.

Le sens réel des discours fleuves que l’actuel premier ministre fait en province mériterait sous cet angle une analyse plus approfondie et sans doute une mise en parallèle avec ceux du prince Sihanouk 50 ans auparavant

Le thème de la négociation peut aussi offrir un angle d’approche du Kampuchéa Démocratique (KD). Il ne s’agit pas de poser un paramètre explicatif du KD car, comme c’est toujours le cas dans des évènements de cette ampleur, il faut recourir à une pluralité de causes. Ce qui par contre peut faire l’objet d’une approche plus paramétrique est la violence extrême, apparemment inégalée par les autres régimes communistes, que le KD concentrera sur sa population pendant les 3 ans 9 mois et 20 jours de son existence. Le trait récurrent du discours du pouvoir Khmer Rouge semble être le refus absolu de toute forme de négociation, ce qui constitue une rupture évidente avec la tradition politique cambodgienne. Ce refus absolu de négociation devra aussi être un jour pris en compte dans l’analyse du redécoupage administratif du pays qui, outre l’omniprésence de l’Angkar, met en place une entité géographique nouvelle, la zone (dâmban), et élimine de fait le découpage précédent de la carte administrative du pays.

Le Phum est difficilement appréhendable : des contours flous, une  absence de limites, un statut administratif parallèle aussi réel qu’ignoré… Et pourtant, on ne saurait comprendre vraiment le Cambodge en en faisant abstraction.

Jean-Michel Filippi

Publicités