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Nous n’avons pas manqué de signaler l’importance du  Phum (village / lieu dit par opposition à la commune/Khum) dans le texte précédent (Le phum, cet inconnu 2/3) car il s’agit du cadre de vie de près de 80% de la population cambodgienne. On pourrait très bien rétorquer que le Phum n’est après tout qu’un maillon d’une chaîne administrative qui intègrerait les communautés les plus réduites dans des groupes plus importants: groupement des Phum en Khum (commune), des Phum en Srok (district), des Srok en Khaet (provinces).

Cette vision n’aurait rien à voir avec la réalité cambodgienne car le Phum est une étendue géographique et non pas un espace administratif. De plus la mobilité sociale et géographique y étant des plus réduites, l’essentiel des problèmes auxquels la population est confrontée est résolu sur place par l’action du chef de village désigné par la population est non pas élu ; les décisions prises par le chef de village sont, depuis 2002, pourtant tacitement reconnues aux échelons supérieurs.

La contradiction est de taille : un non lieu administratif et juridique qui constitue pourtant le cadre réel de la vie d’une majorité de Cambodgiens.

« Chaque village est une île »

Cette belle expression est le titre d’une étude (each village is an island) publiée en 1993. Ce texte mettait en évidence l’absence de liens organiques susceptibles de relier sur un axe horizontal un Phum à l’autre. En d’autres termes, un Phum se suffit à lui-même. On serait en droit de penser que l’émergence d’établissements éducatifs communs à plusieurs Phum (collèges et lycées) est un facteur qui va changer la donne ; rien n’est moins sûr, comme nous auront l’occasion de le voir dans le prochain article.

Ce déficit en matière d’intégration horizontale a un corollaire sur le plan vertical ; entre l’entité minimale, le Phum, et le sommet de l’état, il ne semble pas exister d’entités administratives autrement que sur le papier.

Un schéma administratif abstrait hérité en grande partie du protectorat français ne traduisait pas à l’époque, pas plus qu’il ne le fait aujourd’hui, la réalité de la vie cambodgienne.

La communication et ses espaces au sein du Phum

La communication au sein du Phum implique évidemment des lieux de rencontre qui, nous allons le voir, relèvent d’un modèle étonnamment sophistiqué et récurrent à l’échelle nationale.

Une première structure est la Salaa Chhâtean. La traduction est décevante « construction utilisée pour distribuer des dons aux mendiants » et témoigne du peu de recherches et d’études sur ce sujet. Ce local est surtout utilisé dans le cadre d’évènements en relation avec la vie sociale de village : rencontres diverses et fêtes. Près de 50 % des villages cambodgiens possèdent une Salaa Chhâtean et ceux qui n’en ont pas sont généralement proches d’une pagode. Une Salaa Chhâtean peut donc remplir les fonctions laïques et sociales d’une pagode ;  il est à noter qu’un village est considéré comme riche s’il possède les deux. A défaut de Salaa Chhâtean ou à cause de l’éloignement de la pagode, c’est la maison du chef du village qui est choisie comme lieu de réunion.

Les sujets abordés ne dépassent jamais le cadre local ; il est très intéressant de noter que ce type de réunions concerne l’espace communautaire à l’exclusion des affaires strictement privées. On cherchera par exemple à résoudre les conflits interpersonnels ou entre familles qui troublent la vie communautaire, par contre ce qui relève du domaine privé n’y a pas sa place. Ces dernières années, de nombreux problèmes ont leur origine dans les migrations du Phum vers la ville ou vers l’étranger; il s’agit de migrations volontaires qui se traduisent souvent par un non respect du contrat originel : sommes exorbitantes réclamées par le passeur à l’arrivée, conditions et lieux de travail différents de ce qui avait été promis à l’origine, etc.  Le terme « trafic » a d’ailleurs été souvent employé pour qualifier ces abus. Le chef de village peut, à cette occasion, être sollicité mais, comme il s’agit d’affaires privées qui relèvent d’un contexte extra communautaire,  il ne saurait être question d’utiliser les locaux mentionnés ci-dessus et les rencontres auront lieu dans l’habitation de la famille concernée.

Les entretiens superficiels, sous forme de questionnaires, menés par des ONG à la recherche de locaux de réunions dans les Phum font souvent mention des écoles comme lieux de réunions communautaires. C’est s’interdire une compréhension des mécanismes de communication et de pouvoir au sein du Phum. Des entretiens plus poussés, comme ceux de l’Institut pour le Développement des Sciences Sociales au Cambodge (IDSSC) dans une quinzaine de villages éloignés géographiquement les uns des autres, ont bien mis en évidence le fait que les locaux scolaires ne sont qu’exceptionnellement employés pour des réunions qui ont trait aux affaires du village (communauté) stricto sensu. Par contre, ils sont toujours utilisés lors de la visite d’une personnalité politique, occasion formelle entre toutes où ce qui est en jeu dépasse le cadre du village.

Des espaces exclusifs

Ce qui fonde la vie sociale du Phum n’est pas un système d’opposition à deux mais à trois termes. L’espace est décliné en trois entités : d’une part un espace privé qui se concrétise par la maison familiale, d’autre part, un espace communautaire dont les lieux, en l’occurrence indifférents, sont la Salaa Chhâtean, la pagode ou la maison du chef de village, enfin un troisième espace que l’on qualifiera, faute de mieux, d’étatique et qui ura recours aux locaux scolaires. Cette disjonction des espaces de communication contribue très largement à renforcer la nature du Phum et à en préciser le fonctionnement qui présente toutes les caractéristiques d’une autonomie réelle.

A l’échelle du Phum,  les trois sphères sont et ont toujours été bien séparées sauf pendant période du Kampuchéa Démocratique (1975 – 1979) où l’Angkar, organisation omniprésente des Khmers Rouges, a éradiqué toute autre forme traditionnelle de pouvoir et de prise de décision.

Jean-Michel Filippi

(A suivre)

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