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« Or, du point de vue de la commune, qu’est-ce que les Français trouvèrent en arrivant au Cambodge ? Rien, ou à peu près. En tout cas, rien d’organisé, rien de structuré. La commune, en tant que circonscription administrative, n’existait pas. Il existait, sans doute, des centres d’intérêts locaux, mais ceux-ci ne se manifestaient pas. Nul administrateur ne s’en était jusqu’alors soucié et les habitants n’en prirent pas spontanément conscience. A cet égard le khum diffère de sa voisine, la commune annamite, fortement organisée bien longtemps avant l’arrivée des Français et qui constituait la plus naturelle et la principale cellule de la vie administrative et sociale. L’histoire de la formation du khum laisse donc apparaître déjà une grande différence également avec la commune française ».

Ce passage est tiré du texte de André Homont « La commune cambodgienne » qui fait partie des trop rares études qui posent le problème de l’administration locale au Cambodge. Le diagnostique est clair : un déficit en matière d’administration locale caractérise le Cambodge et le Khum, rendu par le terme français de commune, passe pour être une coquille vide.

La situation que décrit le texte de Homont est celle des années 60 et la question surgit évidemment de savoir ce qu’il en est aujourd’hui. Corollairement, si la commune (Khum) n’a d’existence que sur le papier, la question demeure de savoir comment la vie locale s’organise.

La réalité du Phum

L’étymologie ne nous apprendra pas grand chose : Phum vient du Sanscrit Bhumi qui se traduit par « terre, sol » ; le Malais moderne a également recours à la notion de « Bhumi Putra » (fils du sol) pour poser la priméité de l’ethnie malaise sur les immigrants (Chinois et indiens).

Phum est généralement rendu en Français par « village » en opposition au Khum « commune ». La différence est de taille car le Phum n’a en théorie aucune existence administrative et une traduction plus adéquate pourrait être « lieu-dit ». Le Khum est dirigé par un maire élu à bulletin secret, alors que le Phum l’est par un chef de village désigné par la population locale avec l’accord des pouvoirs publics. Les modalités de désignation du  chef de village sont complexes et difficilement théorisables en dehors de la description de cas concrets ; un point essentiel demeure sa capacité  à résoudre des conflits interpersonnels et fonciers qui sont légion.

L’Institut pour le Développement des Sciences Sociales au Cambodge (IDSSC) a conduit en 2006 une étude qui a accordé une large part à la résolution des conflits locaux ; cette étude a mis en valeur deux faits : d’une part, la résolution des conflits joue un rôle clé dans la vie du village en ce qu’elle légitimise le chef du village et renforce l’autonomie de la communauté locale et, d’autre part, contribue largement à alimenter la vieille opposition entre les dimensions locale (décisions du chef de village) et nationale (autorités élues, police et justice).

Survivances archaïques, dira-t-on, qui témoignent d’une organisation plus tribale que relevant d’un état de droit et dont les jours sont comptés. Entre autres poncifs abstraits, le développement du Cambodge se chargera de faire un sort à des inepties de ce type.

L’ennui est que, contre toute logique de développement, un décret daté de l’année 2002 reconnaît valeur juridique aux décisions du chef de village sur la base de conditions particulièrement floues qui doivent se fonder « sur l’équité, les bonnes moeurs et la morale ».

Du coup, voilà consacrée la réalité du Phum et instauré un cadre logique où va jouer une opposition entre pays véritable et abstraction administrative.

Economie et société du Phum

L’étude de l’IDSSC déjà citée s’est basée sur 4 provinces du Cambodge où ont eu lieu plus d’une centaine d’entretiens semi structurés. Cette étude ne fait que corroborer ce que l’on savait de longue date : l’écrasante majorité de la population du Cambodge (autour de 80%) vit dans la campagne et se consacre pour l’essentiel (plus de 70%) à la monoculture du riz. Certes, d’autres activités existent, artisanat, vergers et potagers, mais elles ne sont généralement qu’un complément à la riziculture.

La situation ne semble pas avoir changé depuis le début des années 60, époque à laquelle Jean Delvert écrivait dans « Le paysan cambodgien »: « Une seul activité est vraiment nationale : l’agriculture. Le Cambodgien est un paysan. Il a laissé aux étrangers pratiquement tous les autres métiers ou presque. Inversement il est le seul à cultiver la terre. Il est assez rare, pensons-nous, de trouver au monde spécialisation professionnelle aussi marquée… ». Par agriculture et Cambodgien, il faut évidemment entendre riziculture et Khmer.

C’est précisément l’organisation de l’agriculture cambodgienne qui fonde le Phum et lui assure une belle pérennité.

La notion de « Plural society », un concept forgé par l’anthropologie américaine des années 50, aidera à y voir clair. Il ne s’agit pas d’une société pluri ethnique, mais d’un type de société où les rôles économiques reposent sur une base ethnique. J.S. Furnival en décrit le fonctionnement en 1948 : « Une société faite d’entités ethniques disparates, chacune occupant une place particulière dans la structure économique. A défaut de valeurs sociales communes, les individus d’ethnicités différentes ne se rencontreront qu’au marché », ou encore, « Dans une société de ce type, les relations économiques priment sur tous les autres aspects de l’existence ».

Si la production du riz est du ressort des Khmers, son transport et sa commercialisation leur échappent totalement ; traditionnellement, il s’ensuit une très faible mobilité géographique, que modifient toutefois les migrations des jeunes ces dernières années, ainsi qu’une mobilité sociale des plus réduites.

On retrouve ainsi les caractéristiques générales des communautés rurales de par le monde : des liens sociaux forts qui caractérisent la famille élargie que vient corroborer une mobilité sociale faible ou inexistante.

Dans le cas du Cambodge, cet enclavement géographique et social qui a pour lieu le Phum n’est pas une survivance vouée à une disparition prochaine mais est, bien au contraire, le lot de l’immense majorité de la population.

 Jean-Michel Filippi

(A suivre)

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