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 Le statut officiel de la langue khmère en Thaïlande est intéressant à plus d’un égard. Tout d’abord pour analyser la politique de l’état thaï à l’égard de ses minorités ; ensuite pour prendre le pouls de l’importante minorité khmère de l’Isan.

La situation actuelle de la langue khmère en Thaïlande ne s’analyse pas  en positions bien tranchées contrairement à ce que les déclarations manichéennes de part et d’autre pouvaient laisser soupçonner. En ce sens, cette situation peut être un excellent cas d’école pour analyser l’écart entre le discours identitaire teinté ou non de nationalisme et les réalités de la vie d’une ethnie minoritaire au jour le jour.

Une boite de Pandore ?

Quoique issu d’un milieu parfaitement khmérophone, rien n’avait prédestiné M. Chaimongkol Chalermsukjitsri à devenir le chantre de la langue et de la culture khmères dans sa province natale de Surin. Sa « découverte » de la langue qu’il n’avait pourtant jamais cessé d’employer est des plus atypiques : le contact avec des Khmers du Cambodge dans le camp de Site II au début des années 80. Alors qu’on se moque de sa prononciation, M. Chaimongkol réagit sur le mode du défit et décide d’apprendre l’écriture khmère. Il faut savoir qu’entre le Khmer de Surin et le Khmer standard du royaume du Cambodge existent des différences phonétiques et lexicales susceptibles de gêner l’intercompréhension, ce n’est donc pas un hasard si M. Chainmongkol se tourne initialement vers l’écriture qui est l’élément de stabilité par excellence. A l’occasion d’un séjour à Phnom Penh à la fin des années 90, il achèvera de maîtriser la prononciation du Khmer standard et suivra également des cours d’histoire.

De retour en Thaïlande, il commence dès l’année 2006 à enseigner le khmer et en deux ans, il parviendra à mettre en place 4 cours qui accueilleront plus de 100 élèves. Une poignée d’étudiants enthousiastes n’est tout de même pas représentative de la population khmère locale qui semble s’en tenir à un attentisme prudent. La notoriété dont va jouir M. Chainmongkol est surtout le fait des réactions de communautés khmères installées à l’étranger et qui lui proposent des dons  ainsi que d’une couverture médiatique régionale.

Le danger d’une politisation est bien là et M. Chainmongkol en est parfaitement  conscient. Dans la logique de son attitude initiale, il persiste donc à refuser toute aide officielle du Cambodge ou de la Thaïlande. De façon à lever toute ambiguïté, il précise qu’il ne s’agit en aucun cas de réclamer le rattachement de Surin au Cambodge : « comment pourrions-nous réclamer cela ? Les Cambodgiens n’arrivent même pas à gouverner leur pays correctement et la plupart ne savent même pas ce qu’être khmer veut dire ».

De ce point de vue, les choses ont le mérite d’être claires et le danger de dérives nationalistes au sein de la population khmère de Surin ne parait en aucun cas réel.

Vu de Thaïlande

La Thaïlande a beau être peu gouvernée ces derniers temps, le pays n’en possède pas moins une administration qui fonctionne. Le 2 août 2009, la décision a été prise par les autorités éducatives de la province de Surin d’inclure le Khmer dans les programmes officiels, à l’occasion d’une réunion entre l’Association Culturelle et Linguistique de Surin, présidée par M. Chainmongkol, et les représentants de 40 écoles publiques de la région. Il s’agit bien sûr à terme d’enseigner le Khmer de l’école primaire à la terminale à raison de deux heures par semaine et un enseignement expérimental a déjà débuté dans le village de Svay.

Il est évidemment difficile de comprendre le pourquoi de cette très soudaine décision si l’on fait abstraction du conflit khméro – thaï à propos du temple de Preah Vihear. Un discours cambodgien sur la khmérité au delà de la chaîne des Dangrek était déjà en voie de gestation et, dans cette optique, la minorité khmère Surin était un argument de choix. La Thaïlande prend opportunément les devants en s’avançant, à moindres frais, sous les traits d’un pays pluraliste et respectueux des identités minoritaires.

Nul besoin de préciser que, jusqu’à très récemment, ce n’était pas exactement l’attitude officielle. L’attitude des autorités thaïlandaises était duale en ce qu’elle avait consisté à promouvoir un enseignement du khmer dans plusieurs universités du pays et pas des moindres (Chulalongkorn, Thammasat, etc.) tout en veillant à ce que Khmer à usage universitaire et Khmer local apparaissent comme deux catégories bien séparées.

De toute évidence, il est impossible de faire l’impasse sur l’enseignement du khmer littéraire à l’université. Tout un chacun bercé dans les études thaïes se doit d’avoir une connaissance minimale de la langue khmère, à des fins, entre autres, d’étymologie, d’histoire et de lecture de textes palis écrits, jusqu’à il y a peu, avec des lettres khmères. C’est donc peu dire que le Khmer littéral occupe une place de choix dans les études thaïes.

D’autre part, les autorités, qui n’ont jamais nié une importante présence khmère sur le territoire de la Thaïlande, ont même laissé libre cours aux recherches linguistiques et anthropologiques sur cette minorité. A l’origine, ces recherches ont été le fait d’universitaires étrangers oeuvrant dans le cadre du Summer Institute of Linguistics (S.I.L.) qui avait élu domicile à l’université de Mahidol, notamment dans le département d’études rurales. Ils formeront rapidement des thaïlandais qui vont se spécialiser dans la description des nombreuses langues minoritaires du pays et, bien évidemment, du Khmer dialectal de Surin.

Le résultat de cette recherche universitaire consiste en une production abondante sur le Khmer Surin : guides de conversation, dictionnaires, descriptions dialectales, etc. Il importe toutefois de rester sur ses gardes dans l’appréciation de cette politique. La séparation institutionnelle voulue entre Khmer universitaire et Khmer Surin devait se  traduire sur un plan linguistique et on insistera ainsi sur tout ce qui sépare les deux variantes, comme le montre le titre d’un dictionnaire célèbre : « Surin Khmer, Thai, English, Cambodian dictionary ». La question de l’écriture est également très controversée et même s’il n’y a pas eu d’interdiction formelle de publier des ouvrages avec des lettres khmères, les textes khmers parus sur le territoire de la Thaïlande sont sans exception écrits en lettres thaïes. Il semble, à ce sujet, que la population de Surin ait conservé le souvenir peu agréable d’injonctions autrement plus musclées au début des années 60 : des extrémistes thaïs étaient allés jusqu’à détruire des manuscrits khmers dans des pagodes. Un dernier point mérite d’être souligné : si les autorités thaïlandaises ne se sont pas ouvertement opposées à l’enseignement du Khmer, elles ont toujours précisé qu’il n’y avait pas de place pour les langues minoritaires dans les cursus des écoles publiques. Libre donc à la population concernée de créer une structure d’enseignement privée… C’est exactement ce qu’a fait M. Chainmongkol avec le succès que l’on sait.

L’identité culturelle et linguistique et ses avatars

Le Khmer sera donc enseigné, sur la base de son écriture, dans les écoles des villes et villages où habite une population khmère conséquente. Il est encore évidemment trop tôt pour se prononcer sur les résultats de cet enseignement.

La question de l’identité culturelle et linguistique est un thème récent dont on a commencé à faire un cheval de bataille au début des années 60. Langues et cultures ont initialement été mises au service d’un discours identitaire de type anticolonial ou liées à des luttes de libération nationale. Il importe de remarquer que dans ce cadre politique, le traitement des langues relevait bien plus du slogan que de la mise en oeuvre de traitments techniques adéquats. Ce n’est que très récemment qu’on a pris en compte en elles-mêmes et pour elles-mêmes les langues et les cultures des ethnies minoritaires. La défense de l’identité se conjugue désormais avec le déni de ce qu’on qualifie de « pensée unique » ou encore avec une volonté de sauvegarde de la diversité des expressions culturelles et linguistiques.

Un constat s’offre cependant à l’oeil le moins exercé: ces volontés de conservation des différences ne trouvent quasiment jamais leur origine dans les comportements de base des populations concernées. Il faut le secours d’un « intellectuel », d’une ONG, d’une organisation internationale de type UNESCO, bref d’une entité extérieure, pour fonder un mécanisme de prise de conscience. La raison en est bien simple : une langue ou une culture se trouve être menacée parce qu’une ethnie s’en désintéresse et ce pour des raisons diverses qui ne tiennent que rarement ou très partiellement à une politique d’oppression. Bien au contraire, on veut se débarrasser de ses traits distinctifs pour cesser de se singulariser et parce que s’identifier à une majorité est vu comme plus valorisant.

L’identité linguistico – culturelle est vue comme un donné préalable qui devrait aller de soit et là est l’erreur car il s’agit en fait d’un construit. En d’autres termes, et contrairement à une idée reçue, c’est le discours identitaire qui fonde l’identité et non pas le contraire. De façon implicite, M. Chainmongkol a parfaitement compris cela quand il déclare : « Culturellement et linguistiquement, Khmers et Thaïs sont très proches… ces similarités sont autant de recettes d’assimilation facile et sans heurts ainsi que d’intégration dans la société thaïe. La conséquence en est la mort rapide de la culture et de la langue khmères. J’ai qualifié cela de génocide culturel et linguistique à la dérobée ».

Les dangers de la reconnaissance d’un état de fait

Identifier un manque est une chose, en analyser les causes en est évidemment une autre. Il est très méritoire de se répandre en déclarations du type : « les Khmers de Surin ont perdu l’habitude de parler leur propre langue » et d’envisager des solutions de revitalisation comme des cours de langue khmère, mais la causalité de l’état de fait n’est cependant pas au rendez-vous. Sans qu’il soit vraiment possible de trancher, plusieurs hypothèses sont envisageables.

Et si les Khmers de Surin ne voulaient plus de leur langue et de leur culture ? Langue et culture khmères sont des phénomènes essentiellement ruraux dans l’Isan. Selon beaucoup d’observateurs, dont M. Chainmongkol lui-même, un pas supplémentaire a été franchi lorsqu’on a posé l’équation entre un peu prestigieux monde rural et la khmérité de Thaïlande. Ce type de considérations hypothèque largement les chances de réussite de la revitalisation que propose M. Chainmongkol et ce dernier reconnaît également que la khmérité culturelle et linguistique n’est pas un thème porteur pour la jeunesse locale. A vouloir introduire un enseignement qu’une population ne souhaite pas vraiment, on risquerait de produire le très classique rejet linguistique que l’on a constaté de l’Irlande au Guatemala et, paradoxalement, hâter la mort des langues que l’on entendait sauver.

Une autre difficulté et pas des moindres est d’ordre technique. Enseigner les lettres khmères est une chose, mais la question de la base linguistique n’a pas été soulevée : qu’est-ce qui va être enseigné avec les lettres khmères? Le Khmer standard ? Le Khmer Surin ? L’alphabet khmer qui sert à transcrire le Khmer standard, en gros la langue utilisée dans l’enseignement au Cambodge, n’a jamais été adapté à la transcription du Khmer Surin. Si rien n’est impossible, rien n’est non plus évident. A ce sujet, n’importe quel linguiste pourra vous détailler les situations de casse-tête où les tentatives de ce genre finissent généralement par aboutir. Nous resterons d’ailleurs sur notre faim en ce qu’aucune donnée technique ne vient doubler les belles déclarations sur la nécessité de préserver langue et culture khmères.

On peut toujours espérer se tromper et envisager une hypothèse des plus optimistes: il n’y a pas de fumée sans feu et l’action de M. Chainmongkol traduirait une exaspération sous – jacente, quoique imprévue, de la population khmère Surin. Le contrat moral qui posait l’assimilation linguistique comme préalable implicite à l’accession à la prospérité n’a pas été suivi d’effets. L’Isan demeure une des régions les plus pauvres de Thaïlande et la population khmère qui y vit une des moins favorisées. De cette frustration résulterait une affirmation inattendue de la khmérité.

Quoi qu’il en soit et qu’il advienne dans le futur, cette tentative a déjà crée une situation nouvelle qui mérite d’être suivie et analysée.

 Jean-Michel Filippi

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