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Le 5 janvier 1979 s’est tenu à Memot le très singulier 3ème congrès de ce qui allait devenir le Parti Populaire Révolutionnaire du Kampuchea (PPRK) avec 62 participants représentant plus de 200 membres. En fait, le 3ème congrès avait déjà eu lieu 16 ans auparavant en janvier 1963 ; un document de travail de 1985, à l’occasion du 5ème congrès du PPRK clarifiera la situation: « Pol Pot a menti sur beaucoup de questions historiques, notamment sur les relations traditionnelles entre le Parti du Kampuchéa et le parti vietnamien et il a changé le nom du parti en « Parti communiste. Il a également étendu la composition du parti à son groupe pour pouvoir devenir secrétaire général ». Le congrès qui devait se clore le 8 janvier sera interrompu par l’annonce de la chute de Phnom Penh le 7 janvier 1979. On aura compris qu’il s’agit d’une entreprise de légitimation et ses causes profondes ont une histoire de plus de 25 ans.

retour à Phnom Penh au lendemain du 7 janvier. Le boulevard Monivong à l'angle de la rue Kéo Chea et de la rue Oknha Tep Phân


L’indépendance et la conférence de Genève

Le Parti Communiste Indochinois fondé en 1930 et très largement sous domination vietnamienne sera dissous en février 1951 en 3 partis nationaux dont le Parti Populaire Révolutionnaire Khmer (PPRK).

A la veille de l’indépendance, plus d’un tiers du territoire cambodgien est contrôlé par des forces révolutionnaires rassemblées sous deux étiquettes : L’Armée des Volontaires Vietnamiens au Cambodge (AVVC)  et le Front Uni Issarak (FUI) ; c’est à cette époque que Norodom Sihanouk forgera l’expression « Khmer Viet Minh ». L’indépendance obtenue le 9 novembre 1953 sera suivi de la conférence de Genève en mai 1954 à laquelle les représentants du FUI ne seront pas admis ; au terme de la conférence, il leur sera ordonné de déposer les armes pour participer aux élections de 1955. Plus de 1000 révolutionnaires cambodgiens partiront pour Hanoi, une partie de ceux qui ont choisi de rester au Cambodge formera le parti Pracheachon et l’autre rentrera dans la clandestinité pour laquelle a opté le PPRK.

Les années Sihanouk

Les élections de 1955 consacreront le triomphe du parti du prince Sihanouk le Sangkum Reastr Niyum (communauté socialiste populaire). A la fin des années cinquante, de jeunes étudiants khmers formés à Paris rentrent au Cambodge. Selon Ben Kiernan plus de 10 d’entre eux sont devenus membres du Parti Communiste Français dès 1951, parmi lesquels Saloth Sar (Pol Pot) et Ieng Sary. De retour, ils vont progressivement prendre le contrôle d’un PPRK clandestin affaibli dès 1955 et auquel le coup de  grâce a failli être porté en 1959 lorsque son secrétaire général, Sieu Heng, a fait défection. Le 2ème congrès (30 septembre – 2 octobre 1960) voit l’entrée de Pol Pot et de  Ieng Sary au comité central. En 1962, le secrétaire Général du parti, Tou Samouth, est assassiné ; selon des rumeurs qui se révèleront infondées, il aurait été  dénoncé par Pol Pot à la police secrète. En 1963, au terme  d’un 3ème congrès extraordinaire et ultérieurement contesté, Pol Pot devient secrétaire général du PPRK et quelques mois plus tard il prendra le maquis avec Ieng Sary.

Dès cette époque, on peut parler d’une dualité dans le communisme cambodgien. Cette dualité trouve son origine dans le contexte du deuxième conflit indochinois et peut être décrite en terme d’une opposition régional / local : d’une part, des vétérans de la lutte des années cinquante qui ont une vision indochinoise du socialisme et qui voient dans la neutralité du régime du prince Sihanouk un facteur positif; d’autre part, le groupe de Pol Pot, implacablement opposé à la monarchie et essentiellement préoccupé par une instauration locale du socialisme. En terme de modèle, pour les uns, Moscou et Hanoi et pour les autres la Chine, même avant l’époque de la révolution culturelle. Ce point est controversé car les  Khmers Rouges minimiseront l’influence idéologique du maoïsme dans leurs documents sur l’histoire du parti. Il faut ajouter à cela la méfiance des Vietnamiens ; selon Mosyakov et son analyse des relations entre communistes vietnamiens et cambodgiens d’après les archives soviétiques, les cambodgiens étaient suspects aux yeux des vietnamiens d’avoir été éduqués à Paris et non pas à Hanoi et de ne pas avoir participé à la guerre anticoloniale ; ce qui peut en partie expliquer les frictions dès les premiers contacts dans la province de  Kampong Cham et à partir de 1966 dans le Rattanakiri. Selon l’analyse qu’en fait Ben Kiernan, il convient également de prendre en compte l’attitude du prince Sihanouk qui a contribué à légitimer le clan des parisiens au détriment des vétérans de la lutte anticoloniale en optant pour des ministres comme Khieu Samphan, Hou Yuon ou Hu Nim lorsqu’il s’est agi donner des gages à sa gauche. Sociologiquement, les différences sont frappantes, d’une part un groupe urbanisé qui a bénéficié d’une éducation au lycée Sisowath et, plus tard, dans des universités françaises, d’autre part des personnalités issues d’un milieu paysan qui n’ont souvent reçu d’autre éducation que celle de la lutte anticoloniale.

Le coup d’état de mars 1970 et ses suites

La lutte armée des futurs vainqueurs de 1975 végète depuis des années dans les confins du Ratanakiri, ils sont considérés comme quantité négligeable par les Vietnamiens qui ont des intérêts autrement plus importants dans la neutralité du régime de Sihanouk. A la suite du coup d’état et de l’appel à la résistance du prince Sihanouk, ils accèdent à une importance politique du jour au lendemain. C’est à ce moment qu’ils bénéficieront d’un soutien militaire vietnamien qui leur sera indispensable au moins jusqu’à la fin de l’année 1972.

De nombreux vétérans du communisme cambodgien qui avaient rejoint Hanoi aux termes des accords de Genève rentrent clandestinement au Cambodge. Ils connaîtront un destin tragique qui sera révélé en août 1986 par la commission centrale des relations étrangères du parti communiste vietnamien : sur les 1015 khmers Viet Minh réfugiés au Vietnam en 1954, 52 sont morts avant 1970 et 963 sont retournés au Cambodge entre 1970 et 1974 ; en 1979, il n’en reste que 57 en vie, « 906 camarades sont donc mort sous le régime de Pol Pot ».

Le 7 janvier

La suite est bien connue, Phnom Penh tombe le 17 avril 1975 et le régime du Kampuchea Démocratique s’instaure : 3 ans, 8 mois et 20 jours de terreur. Les attaques répétées contre le Vietnam vont être la cause directe de la chute du régime. Le 24 décembre 1978 les troupes vietnamiennes et les 30 bataillons du Front Uni National de Salut du Kampuchea (FUNSK) pénètrent en territoire cambodgien et vont s’emparer de Phnom Penh au matin du 7 janvier 1979. Chose à peine pensable jusque là, un régime communiste va renverser et remplacer un autre régime communiste.

David Chandler a proposé de voir dans les confessions de S21 une sorte de baromètre de la politique extérieure du régime des Khmers Rouges. A partir de septembre 1976, les confessions, obtenues sous la torture, de Keo Meas et d’autres vétérans du parti rentrés de Hanoi montrent que  l’ennemi numéro 1 du Kampuchéa Démocratique n’est plus les USA mais le Vietnam. Dès octobre 1977, les vietnamiens ont commencé à mettre en place un front uni dans le but d’en finir avec le régime de Pol Pot avec en premier lieu le groupe des Khmers Viet Minh restés au Vietnam d’où émergeront 3 personnalités de premier plan : Pen Sovann, Chan Si et Chea Soth ; à ce groupe s’ajoutera le nombre croissant des déserteurs de l’armée du Kampuchéa Démocratique dont Hun Sen en 1977 et Chea Sim en 1978.

Le 2 décembre 1978, dans une zone libérée de la province de Kratie, Heng Samrin, président du FUNSK, fait une lecture des onze points du programme du front. Cette première entreprise de légitimation comporte trois aspects saillants : le régime Khmer Rouge n’est pas communiste, c’est « un régime militariste et dictatorial d’une férocité inégalée » ; le front  est prêt à  accueillir les cadres militaires et politiques khmers rouges qui reconnaîtront leurs erreurs car ils ont été eux aussi victimes de « la clique réactionnaire Pol Pot – Ieng Sary et leurs familles » ; la condamnation de la Chine maoïste qui « a encouragé et soutenu jusqu’au bout ces traîtres et ces tyrans ». En bref, les 3 ans, huit mois et 20 jours sont une parenthèse tragique qui n’a rien à voir avec le socialisme, ce qui sera confirmé et amplifié un mois plus tard par le 3ème congrès du parti qui étendra la parenthèse à 16 ans d’histoire du PPRK.

Une logique de clans

La version proposée par le FUNSK et le 3ème congrès repose sur une logique  de clan : un groupe d’individus aux intérêts convergeant va mettre la main sur le parti pour le vider de son contenu révolutionnaire. La première partie de la proposition est tout à fait recevable, reste à déterminer dans la genèse du phénomène clanique la part de l’exercice communiste du pouvoir et celle de l’histoire du Cambodge moderne. A cet égard, la République Populaire du Kampuchéa (RPK) qui va naître des événements du 7 janvier 1979 a été, au moins dans sa phase initiale, analysée en terme de construction de réseaux d’influence par Slocomb et Heder. Ainsi, la composition du premier comité central du parti reflète les forces qui ont permis le 7 janvier : révolutionnaires khmers réfugiés au Vietnam et anciens Khmers Rouges.

Photo prise en janvier 1979: Pen Sovan à droite serrant la main de Heng Samrin derrière lequel se tient Chea Sim

avec les arrestations de Pen Sovann et de Ros Samay en 1981 et la mort suspecte de Chan Si en 1984, la direction du parti et de l’état sera essentiellement composée d’anciens Khmers Rouges ralliés en 1979.

Jean-Michel Filippi

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