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L’analyse des racines culturelles khmères du régime khmer rouge est un exercice auquel se livrés sociologues, ethnologues et philosophes avec un bonheur inégal et où déterminisme et généralisations hâtives tiennent le haut du pavé

En 2002 paraissait un petit ouvrage de Kong Bunchoeun intitulé « le mal khmer » ; l’auteur y détaillait avec un luxe de détails tous les maux qui, selon lui, accablaient le Cambodge. A la lecture du texte, on ne pouvait s’empêcher de penser que l’analyse de l’auteur pourrait s’appliquer sans peine à toutes les cultures du monde. On peut comprendre le dépit de Kong Bunchoeun à l’égard de son pays car, suite à la parution d’un texte antérieur intitulé « Marina », il avait reçu des menaces sérieuses et avait été contraint à l’exil. Le titre du texte semble faire écho au texte célèbre de Marie Alexandrine Martin « le mal cambodgien » avec cependant la distance de taille  qui sépare l’oeuvre littéraire du texte à prétentions explicatives.

Ce qu’expliquer veut dire

Encore une fois, l’écart est frappant entre le Cambodge et le Vietnam. D’un côté une longue tradition d’analyses et de recherches a permis de poser des jalons sérieux dans la compréhension de l’espace social vietnamien, de l’autre un pays dont l’étude de la société semble avoir fait les frais de l’amour exclusif porté aux ruines.

C’était compter sans les Khmers rouges auxquels une littérature considérable et, bien sûr très inégale, a été consacrée. Une catégorie bien particulière de cette collection comprend des textes à ambitions explicatives dont le texte de Madame Martin offre un parfait exemple. Ce n’est plus tant les circonstances historiques que l’on convoque que ce que l’on entend communément par « culture khmère » dans laquelle se trouverait les racines de tous les problèmes du Cambodge. En premier lieu, l’éducation traditionnelle qui, fondée sur la répétition, ne prédisposerait pas aux développement des facultés critiques de l’individu ; les thèmes qui reviennent sans cesse sont la docilité, le suivisme, l’obéissance aveugle et j’en passe… On pourrait faire remarquer en passant que ces caractéristiques de l’enseignement se retrouvent à des degrés divers dans toute l’Asie hindouisée ou chinoise  et des pays comme la Corée ou le Japon ne semblent pas en avoir souffert outre mesure. Critiquer un système éducatif est une chose, tomber dans le déterminisme en est une autre dans laquelle Madame Martin excelle : « les Khmers, d’ailleurs, ne reconnaissent de qualité qu’à ceux qu’ils doivent respecter selon la tradition : l’aîné peut se fourvoyer et même se compromettre, tout lui sera pardonné. Les autres n’ont pas le droit de se tromper ni même d’évoluer. Ce comportement lourd de conséquences à l’heure actuelle, reflète le caractère irréfléchi des Khmers ». Entre la vérité toujours relative d’un fait et la construction d’un système pertinent que l’on appliquera ensuite à l’analyse d’évènements historiques, il faut une certaine prudence qui ne semble pas être la qualité première de Madame Martin.

Le divan du psy

Un des traits récurrents de ce type de textes est le recours à un discours de type psychologisant dont l’ouvrage de Dominique Lutken-Rose  « Cambodge : vers de nouvelles tragédies » est un bel exemple. Ce livre possède des qualités indéniables et se base sur une documentation solide que viennent malheureusement gâcher des formulations du genre : « Khieu Samphan et les deux soeurs Khieu faisaient parti de familles à un moment déchues par la faute du père. La psychanalyse nous permet de supputer qu’ils ont établi un lien inconscient entre l’image du roi et celle du père et qu’ils ont transféré malencontreusement leur haine sur Sihanouk ». L’inconscient a bon dos et permet de tout expliquer à un moindre coût intellectuel ; dans le même ordre d’idée, on pourrait appliquer une grille de lecture psychanalytique à l’analyse du régime de Vichy qui s’y prêterait très bien avec le maréchal Pétain en père.

De près et de loin

Ce  qui agace en définitive est la capacité à construire un système d’explication totalisant qui englobe les « caractéristiques culturelles » d’un peuple sans se poser une seconde la question de la pertinence des données utilisées.

L’ethnologie s’est développée sur la base de la description des peuples « exotiques » et ce n’est finalement qu’assez récemment que des ethnologues se sont attachés à décrire des sociétés occidentales ; observer « de loin » donne évidemment une vision d’ensemble que l’on traduira d’autant plus facilement en système que l’on ne sera pas trop dérangé par la foison des faits. En clair, si l’on appliquait les mêmes propos à l’étude des sociétés occidentales, le ridicule des résultats serait révélé à tous.

Le chapitre 6 de « Cambodge, vers de nouvelles tragédies » est intitulé « Le génocide : interprétations  et conclusions » ; l’auteur y convoque toutes les références culturelles possibles dont le bouddhisme et le système éducatif pour construire une belle pyramide discursive qui se veut convaincante, même si on est rassuré de lire : « je rappelle qu’aucun expert ne prétend que la religion bouddhique et l’éducation traditionnelle khmère suffisent à elles seules pour expliquer le génocide et qu’il ne s’agit là que de deux éléments dans un ensemble de facteurs complexes ».

Le même vieux problème de génocide demeure et l’auteur a recours à une définition inédite empruntée à Laban Hinton : « Une tentative intentionnelle d’annihiler un groupe social qui a été désigné comme différent ». C’est ce qui s’appelle régler les problèmes avec des mots et à ce rythme, on en arrivera à un fourre tout sémantique sans aucune valeur ou précision. Il demeure quand même surprenant que Madame Luken-Rose, pourtant anthropologue et philosophe avertie, ne pousse pas l’analyse du concept de « groupe social » et ses implications locales.

Le régime khmer rouge fait partie de ces phénomènes sociaux complexes dont on ne peut rendre compte avec quelques paramètres ou dont les origines se donneraient facilement à être systématisées. La question supplémentaire et sous-jacente à la plupart des textes serait « pourquoi le Cambodge ?» ; il ne semble pas y avoir de réponse rationnelle, en dehors des circonstances historiques liées au deuxième conflit indochinois, à moins de poser la singularité irréductible de l’homo khmericus.

Ce qui est beaucoup plus troublant, c’est qu’on estime acquis le thème du génocide préalablement à toute recherche et ceci est symptomatique de trop de travaux dont celui de Madame Luken-Rose. La démarche mérite qu’on s’y arrête : on ne discute pas de la réalité du concept de « génocide » pas plus qu’on ne fait sérieusement état des arguments pour ou contre mais on se contente d’une définition qui semble convenir au cas cambodgien et on s’occupe des choses sérieuses, à savoir les origines culturelles du génocide khmer rouge. Ce faisant, on oublie au passage qu’une terreur de masse ne constitue pas forcément un génocide et que les  stratégies explicatives diffèreront grandement, dans le premier et le second cas, surtout si on se lance à la recherche des « racines culturelles ».

De ce point de vue, il est regrettable que des chercheurs, pourtant réputés pour leur sérieux, descendent au niveau de la littérature qui enveloppe le procès.

Et les Khmers dans tout ça ? Eh bien une petite phrase de Charles Meyer remet joliment les choses au point : « Le Cambodge tel qu’il est, ni Eden ni Enfer, et les Khmers tels qu’ils sont, ni plus sages ni plus fous que les autres hommes ».

Jean-Michel Filippi

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