Étiquettes

, , , , , ,

Le Cambodge reste toujours bien mal loti dans la production en sciences sociales et une fixation perdurant sur son passé angkorien continue de nous voiler le fonctionnement de cette société et de laisser libre cours à des propos pour le moins fantaisistes.

Les précurseurs

Les propos des premiers voyageurs sur l’Indochine ne sont guère tendre pour les indigènes ; dans un ouvrage hélas méconnu, « les Français en Indochine, 1860 – 1910 », Charles Meyer offre une belle anthologie des opinions sur les Vietnamiens et les Cambodgiens au début de l’instauration des trois protectorats et de la colonie de Cochinchine : « l’Annamite est rusé, enclin au vol et menteur. Il semble que la parole lui ait été donnée pour déguiser sa pensée » écrivait Charles Lemire en 1877 et le docteur Morice renchérit sur « le caractère de la race que l’esclavage, l’ignorance et la paresse ont faite pauvre, peu curieuse et craintive ». Dans le sottisier local, le Cambodgien n’est pas à meilleure enseigne comme l’illustre un texte de Boulangier en 1880: « Solidement bâti [il] vous paraîtra d’abord un adversaire redoutable, illusion qui se dissipera bien vite ; vous lui trouverez, de plus, l’intelligence aussi paresseuse que celle de l’Annamite est vive. Le singe pense et ne parle pas ; la Cambodgien parle et ne pense guère ».

Ce genre de littérature, monnaie courante dans les débuts de l’aventure coloniale, procède de la combinaison d’une psychologie de bazar et de l’anthropologie physique en vogue à l’époque.

Les héritiers

Cent ans plus tard, la sottise éternelle a trouvé ses nouvelles voies avec cependant une différence de taille entre les deux pays : sauf de manière marginale, on ne peut plus écrire n’importe quoi sur le Vietnam ; on dispose sur ce pays de textes puissants qui permettent à l’intéressé d’amorcer des stratégies de compréhension ou à tout le moins de soulever des hypothèses pertinentes. De vrais penseurs sont passés par là et on peut facilement s’en convaincre en lisant Paul Mus « Vietnam, sociologie d’une guerre » ou Bernard Fall qui, dans « La rue sans joie », n’hésitait pas à écrire à propos de Dien Bien Phu : « Nous avons substitué à notre connaissance des Vietnamiens l’idée préconçue que nous nous en faisions ».

L’exception cambodgienne

Rien de tel au Cambodge où seul le passé angkorien a trouvé grâce aux yeux de la plupart des chercheurs et ce, au détriment de véritables analyses sociologiques et anthropologiques de la société cambodgienne ; ouvrez l’ouvrage de Bruno Dagens « Les Khmers » et vous constaterez qu’il est presque exclusivement consacré à la période angkorienne, n’y aurait-il donc plus de Khmers à partir du 15ème siècle ? Cette production indigente en terme de sciences sociales laisse le champ libre à des amateurs fort peu éclairés pour écrire à peu près tout et n’importe quoi.

On trouve ainsi des perles de taille dans l’ouvrage du groupe Procheasas « Cambodge, population et société d’aujourd’hui » où abondent les formulations creuses et prétentieuses du type : « les deux grandes oppositions hommes / femmes et villes / campagne… structurent incontestablement la société cambodgienne, mais ne s’en dérobent pas moins aux classifications simplistes. Si l’on peut parler de rôles spécifiques  des femmes, et d’inégalités fortes de situations, en particulier, de manière criante, face aux occasions de développement personnel, l’opposition des sexes agit dans une société structurée par ailleurs par la détention de patrimoine, matériel ou de connaissances… » ; S’il parvient à saisir le sens de cette phrase, le lecteur aura certainement fait un grand pas dans la compréhension de la spécificité cambodgienne.

Il n’y a pas grand chose de nouveau dans le texte qui est un ressassé de la littérature disponible si ce n’est des découvertes étranges que le lecteur fera au hasard des pages. La page 80 nous en fourni un merveilleux exemple : « Le Cambodge possède sa langue, le khmer, et son écriture », merci on savait ; notre connaissance est cependant prise en défaut car « cela ne va pourtant pas de soi. La colonisation – n’en déplaise aux nostalgiques de la mission civilisatrice – a lutté pour éradiquer la langue des lettrés, lieu potentiel de fermentation du sentiment national et de l’aspiration à l’indépendance ». Cela s’appelle de la langue de bois mais mérite tout de même une petite analyse ; d’abord quelle colonisation ? La première période jusqu’aux années Trente n’a en rien cherché à « éradiquer la langue des lettrés » qui à cette époque pouvaient difficilement promouvoir les cadres d’une idéologie nationaliste ou nationale quelconque car ils exerçaient leurs activités dans le cadre local et restreint des pagodes, Maspéro écrira d’ailleurs à leur sujet que « L’orthographe, jamais fixée jusqu’ici est restée soumise aux fantaisies des scribes qui constituent au Cambodge la classe lettrée. Infatués d’une prétendue science du sanscrit ou du pâli, qu’ils ignorent à vrai dire profondément… ».

C’est précisément le protectorat qui avec le système des pagodes rénovées va contribuer à des ferments d’unification linguistique. Dans une deuxième période, à partir des années Trente et à l’instigation des autorités du protectorat, la mise en place de la commission du Tripitaka, la fondation de l’Institut Bouddhique et la rédaction du premier dictionnaire khmer vont jouer un rôle majeur dans la première véritable politique de normalisation des cadres de la langue. Autrement, que peut signifier « éradiquer » ?  Interdire l’usage de la langue ? De l’écriture ? Cela n’a jamais été l’ambition du protectorat, même si sous Vichy en 1942, le système romanisé d’écriture du Khmer a été proposé pour rédiger des documents administratifs et a été très vite relégué dans l’oubli, suite aux protestations que cela a suscité. Cela s’appelle de l’histoire et n’a rien à voir avec le complot des « nostalgiques de la mission civilisatrice », on appréciera en passant le procès d’intention…

Le meilleur reste tout de même à venir et illustre le franchissement de la frontière qui sépare les contrevérités de la sottise profonde : « les lettrés utilisaient les signes chinois (Sic !), et c’est d’abord pour l’interdiction de cet usage que va légiférer la France coloniale ». Il est difficile d’aller plus loin dans l’absurdité, 1. Les lettrés cambodgiens n’ont jamais utilisé les caractères chinois, 2. Le protectorat n’a jamais légiféré dans le but de les interdire au Cambodge ou ailleurs, 3. L’auteur du passage semble confondre Cambodge et Vietnam où, d’ailleurs, l’arrêté de 1934 du gouverneur général sur l’adoption du système romanisé d’écriture du Vietnamien ne fait qu’entériner son utilisation depuis belle lurette par les intellectuels vietnamiens progressistes.

La fantaisie des faits invoqués n’empêche en rien l’auteur de conclure dans son plus pur style oiseux: « Le problème de la continuité historique, des racines de la culture, de l’avenir d’une entité nationale indépendante, ne s’en trouve en aucun cas réglé ipso facto, mais du moins se pose-t-il dans un cadre permettant une réelle marge de manoeuvre », comprenne qui pourra !

Il n’est guère indispensable de pousser plus avant le jeu de massacre sauf pour déplorer l’aura d’officialité dont sont parés nos experts universitaires, vous pensez, une analyse démographique du Cambodge…

Le mot de la fin reviendra à Simon Leys à qui nous empruntons le titre de cet article et qui avait proposé de jolies formules qui conviennent bien à ce genre d’expertises : « expert un jour, expert toujours » et « être expert dans l’art d’être expert ».

A suivre

Jean-Michel Filippi

Advertisements