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« Restaurer la confiance après un conflit civil. Cambodge, Mozambique et Bosnie-Herzégovine » par Pasquale Gaborit, 2009.

Les néologismes sont révélateurs ; alors qu’on parlait encore de situations post-conflictuelles, la généralisation récente de  ces dernières (Rwanda, Irak, Afghanistan, etc.) a fini par imposer l’étiquette synthétique de « Post-conflit ». Dans cet ouvrage, l’auteur analyse trois exemples de post-conflit sous l’angle de la déficience de confiance qui en résulte dans les domaines des institutions, de la société civile, bref du social.

De l’analyse à l’exemple

L’ouvrage est à l’origine une thèse de doctorat qui ne semble pas avoir subi de réécriture. Il en résulte l’inconvénient d’une présentation nimbée de didactisme universitaire. Ajoutons que cet écueil est en l’occurrence inévitable en ce que le texte convoque systématiquement théories philosophiques, anthropologiques et sociologiques pour désambiguïser des notions telles que conflit, post-conflit et surtout confiance.

Un des grands problèmes lié à la confiance est de savoir si l’équation confiance de l’individu – confiance du groupe est possible. L’auteur s’en tire sans parti pris : « Si l’on souhaite parler de groupes éprouvant de la confiance ou de la méfiance, il faut reconnaître qu’ils ne l’éprouvent que parce que des individus composant le groupe ressentent aussi ces mêmes relations de confiance et de méfiance… ». S’ensuit une distinction essentielle entre confiance chaude et confiance froide qui transcende le texte : « Ces deux concepts opposent l’idée de confiance interpersonnelle plus subjective appelée confiance chaude, à une confiance plus civique ou institutionnelle qui serait par opposition une confiance froide ».

L’auteur va ensuite examiner la problématique de la confiance dans trois pays, Cambodge, Mozambique et la Bosnie-Herzégovine caractérisés par une situation post-conflictuelle : « Dans les sociétés post-conflictuelles, les éléments qui affectent la construction de l’identité sont multiples : les difficultés d’identification, l’absence de modèle positif, la méconnaissance de l’histoire. Dans toutes ces situations où l’individu est fragilisé et en situation de survie, il peut de manière schématique et très simplifiée, perdre confiance en lui et dans la société ».

Nous retiendrons dans les lignes qui suivent l’analyse du post-conflit cambodgien que propose l’auteur.

L’exemple Cambodge repose sur 13 références auxquelles se sont ajoutées des entretiens conduits par l’auteur.

L’auteur met bien en valeur la spécificité de la situation cambodgienne : « …il est plus facile pour les Cambodgiens de reporter leur colère sur un ennemi différent par sa culture et sa langue que sur l’ennemi semblable que représentent les Khmers Rouges…tout le monde entre 1975 et 1979 était Khmer rouge : chaque famille connaît des victimes, mais a aussi contribué au système ». Cette absence d’extériorité entre bourreaux et victimes, « au Cambodge, la mémoire traumatique est fortement liée à l’idée que l’ennemi est interne… », singularise le Cambodge par rapport aux deux autres pays étudiés.

L’auteur soulève également la question de la confiance dans la communauté internationale : « L’année 1992 en effet se situe plus de douze ans après le départ des Khmers rouges, trois ans après le départ des Vietnamiens et un an après la signature des accords de Paris. C’est donc longtemps après les périodes les plus noires… ».

Un autre point important sur l’absence de confiance dans l’état est la polémique sur la question des frontières qu’évoque aussi l’auteur.

La faiblesse de l’état se manifeste également dans le fait que « des institutions telles que l’armée, la police, mais aussi les services de santé ne relèvent plus forcément du pouvoir d’état… ».

Comme il est beaucoup question du procès, l’auteur n’a aucun mal à montrer l’absence de confiance des Cambodgiens dans leur justice.

Une singularité cambodgienne ?

Au terme du livre, on reste un peu sur sa faim ; c’est un truisme de parler de l’absence de confiance des Cambodgiens dans les institutions, c’en est une autre d’en mettre à jour les causes profondes.

Même en admettant que le Cambodge n’a ici qu’une valeur d’exemple et ne sert qu’à illustrer le phénomène plus générale d’absence de confiance, une analyse plus poussée du contexte cambodgien aurait été la bienvenue.

Les treize références bibliographiques qui résument la connaissance que l’auteur a du Cambodge sont très insuffisantes. Beaucoup d’inexactitudes et de contre vérités émaillent ainsi le corps du texte, entre autres, « La situation reste toutefois différente au Mozambique et au Cambodge, où les élections ne sont pas libres » ; « il n’existerait en effet pas d’état civil au Cambodge, ce qui laisse penser que les votants peuvent facilement camoufler leur âge et leur nationalité » ; à propos du procès de 1979, « Peu de personnes savent qu’une tentative de  procès similaire avait été intentée par les Vietnamiens puis avortée » ; « L’idée d’assimiler le bouddhisme à une religion d’état avait toutefois été abandonnée par les Khmers rouges, car le bouddhisme aurait pu encourager la passivité et décourager l’engagement collectif du peuple », les Khmers rouges s’étaient certainement beaucoup posé la question…

Contrairement à ce qu'affirme l'auteur, un procès a bel et bien eu lieu en 1979

Considérer la société cambodgienne comme post-conflictuelle semble aller de soi, mais la question de la confiance reste ouverte : le déficit de confiance est-il caractéristique du post-conflit ou bien est-il à mettre au nombre des causes du conflit ? La faiblesse récurrente de l’état cambodgien est bien réelle et ne date pas des Khmers rouges comme le montre une étude de Gregory Mikaelian publiée dans l’ouvrage « Cambodge contemporain »; ce dernier y met en valeur la perdurance de la base clanique du pouvoir d’état. De ce point de vue, on pourrait constater au Cambodge un type de confiance qui se rapporte à la « confiance chaude » de l’auteur.

Michael Vickery, dans un chapitre de son ouvrage « Cambodia 1975 – 1982 » intitulé « The gentle land » montre le désintérêt total, voir l’hostilité, d’une communauté paysanne à l’égard de l’état. Il est regrettable que ces deux références tellement parlantes ne fassent pas partie de la bibliographie.

L’auteur se réfère beaucoup aux liens sociaux et à la notion de « société civile ». Ces phénomènes ont été magistralement analysés par l’anthropologue May Ebihara dans sa thèse « A khmer village in Cambodia » qui ne fait pas non plus partie de la bibliographie; May Ebihara y met en évidence, en 1968, l’absence total de comportements associatifs dans le cadre du village cambodgien, exception faite de la famille élargie.

Qu’il soit désirable d’instaurer (sans doute pas de restaurer) des mécanismes de confiance (sans doute pas La confiance) au Cambodge est une chose, on ne pourra cependant pas faire l’économie d’une analyse approfondie de la société où ces mécanismes seront censés fonctionner.

Jean-Michel Filippi

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