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Idéalisation et vision hiératique de la langue empêchent tout débat réel et interdisent l’exercice d’une réflexion vraiment productive qui permettrait de forger les instruments linguistiques dont le pays a le plus grand besoin.

L’idéalisation de la langue

En 1952 a paru sous la plume d’une linguiste mondialement connue, Eugenie Henderson, le premier article consacré à une analyse purement phonétique du Khmer. L’auteur y décrit une langue aux particularités phonétiques étranges qui sont beaucoup plus proches d’une langue khmère du 15ème siècle que de celle de notre époque.  Des années plus  tard, à l’occasion de sa participation à un congrès à Kuala Lumpur, Eugenie Henderson déclarera avoir induit en erreur ses lecteurs en produisant une description du Khmer qui n’avait rien à voir avec l’état réel de la langue. L’ennui est que la phonétique suppose des enregistrements de la voix traités par des analyses acoustiques qui devraient lever toute forme d’ambiguïté et c’est précisément le cas dans l’article en question. Qui dit phonétique suppose un micro qui va saisir une voix hic et nunc, donc dans des conditions d’objectivité qui ne sont pas questionnables, alors ou est l’erreur ? L’informateur de notre linguiste n’est autre que le futur professeur Keng Vannsak, alors étudiant, qui prononce une langue khmère qui ne correspond pas à la réalité mais à l’idée qu’il s’en fait. En bref, le même mécanisme qui consiste à se réfugier dans un passé lointain, sans doute mythique, paré de toutes les vertus pour éviter à tout prix un présent supposé décadent. L’exemple ne constitue pas un cas isolé et les textes sont légions qui décrivent un état d’une langue khmère qui n’a peut-être jamais existé.

Il s’agit évidemment d’un refus de se confronter à la réalité pour y substituer un dogme, vérité éternelle, qui hypothèquera toute recherche véritable.

Un autre exemple est cette erreur errante selon laquelle le Khmer entretiendrait des relations de parenté avec le Sanscrit et le Pâli. L’hindouisme et le bouddhisme se sont traduits par l’adoption en Khmer d’un grand nombre de mots de ces deux langues, pourtant emprunt ne signifie pas parenté ; encore une proposition d’évitement de la réalité.

Conceptions hiératiques

En Thaï le mot « photocopier » se dit « lok » qui n’est autre que la transcription dans cette langue de l’anglais « xerox » ; apparemment rien de plus simple que d’emprunter tout en transformant pour adapter au phonétisme de la langue et pourtant… En Khmer la fabrication de mots nouveaux est une histoire autrement compliquée. On commence par former des commissions de linguistes qui vont se répandre en débats infinis pour accoucher de termes que personne n’emploiera jamais. Actuellement, la tâche de créer des mots nouveaux est dévolue à un comité sous la responsabilité du conseil des ministres. Contrairement à une idée qui a la vie dure, un linguiste n’a pas vocation à fabriquer des mots nouveaux ; c’est aux spécialistes des différents domaines (médecine, droit, physique, etc.) que cette tâche devrait être dévolue, le linguiste pouvant en dernier recours proposer d’y remettre de l’ordre.

Ce travers n’est pas, loin de là, spécifiquement cambodgien et une très académique conception bien française a certainement produit une influence au Cambodge ; la France étant, de belle lurette, un des rares pays au monde à entretenir une académie qui donne de la langue une vision de camp retranché. Une différence existe pourtant ; un système bien français de normalisation a effectivement été introduit au Cambodge et la commission des lettrés (1946) est un exemple parfait de cette influence mais cela s’est fait en l’absence des contrepoids sociaux et culturels qui limitent en France la toute puissance de l’académie. On peut ainsi employer en France le terme « scanner », nom et verbe, en ignorant parfaitement le terme ridicule forgé par nos académiciens.

La situation cambodgienne est autre et les débats contradictoires en matière de langue se produisent dans un cercle fermé entre factions qui se déchirent et pour lesquelles la langue est, entre autres, un enjeu de pouvoir et non pas de recherches. Un exemple caractéristique est la façon dont on continue d’encenser des conceptions qui appartiennent à un passé révolu : l’académie royale a opté pour l’orthographe du dictionnaire de l’institut bouddhique publié dans les années Soixante alors que le ministère de l’éducation en reste à l’orthographe réformée dans les années Quatre-vingt. Dans la pratique, ce qui ne devrait être que dissension technique et rester sujet de débat a, en fait, atteint une dimension quasiment religieuse. Un fameux congrès a été organisé en 2001 par l’académie royale sur le thème de l’état des recherches sur la langue khmère ; on aurait été mieux inspiré de parler de l’état des affrontements linguistiques vu la façon dont les sempiternelles thèses irréconciliables se sont opposées deux jours durant sans l’ombre d’un compromis.

Accoucher d’une souris

La question demeure de savoir sur quoi portent les fameux débats sur la langue au Cambodge. La sacralisation des questions linguistiques se traduit dans la réalité par des  généralités qui interdisent de toucher à l’essentiel. On discutera à l’infini de questions orthographiques qui relèvent de conceptions esthétiques contradictoires mais sur lesquelles on ne pourra jamais trancher de façon rationnelle. Le débat sur les principes de création de mots nouveaux est un gai savoir qui a abouti à tout sauf à créer des mots nouveaux utilisables par tout un chacun. Il est évidemment beaucoup plus commode de planer sur des généralités que d’affronter la matérialité de la langue et d’en produire une analyse. Par voie de conséquences, l’ingénierie linguistique indispensable au développement du pays est totalement absente des débats et on continue de travailler avec des instruments vieillis qu’aucune recherche ne viendra déranger.

Dans la langue et, gageons-le, ailleurs, l’iconoclasme est un principe essentiel de progression mais pour cela il faut susciter l’émergence d’une culture de remise en cause qui fait encore défaut à l’approche linguistique au Cambodge. On préfère pour le moment en rester aux approches généralisantes dépourvues d’enjeux mais qui sont des lieux idéaux pour l’exercice de conflits sans issue tangible.

Jean-Michel Filippi

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