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Les problèmes auxquels une politique de la langue se heurte dans le Cambodge contemporain n’ont pas une origine « linguistique », mais relèvent plutôt de rivalités politiques qui ont trouvé dans le discours de la langue un terrain d’expression.

Les enjeux qui vont présider à une politique de la langue sont éminemment sociaux et politiques et c’est un truisme de le rappeler. Le terme « politique » renvoie à la gestion de la cité et la langue y occupe une place de choix ; en règle générale, on construit une norme en se basant sur un parler précis à partir duquel on concevra grammaires et dictionnaires. L’importance de cette notion de norme n’échappera à personne car c’est sur la base d’un état de langue dit « standard » que l’on rédigera des textes juridiques, des manuels d’enseignement, que l’on traduira à partir des langues étrangères et que l’on s’exprimera dans les média. Cet ancrage spatial, même très relatif, de la norme se traduira en Chine par le choix des parlers de la région de Pékin, au Vietnam, par celui du parler de  Hanoi et en Thaïlande par celui des parlers de la Thaïlande centrale ; rien de tel au Cambodge où la norme linguistique s’exprimera avant tout en termes idéologiques.

Contradictions initiales

La première époque du protectorat, en gros jusqu’aux années Trente, va s’attacher aux questions linguistiques essentiellement dans le cadre de la remise au pas d’un Sangha (communauté des moines) jusqu’alors dépositaire essentiel des questions de langue. L’argument invoqué est celui de la normalisation linguistique et l’on refuse le particularisme de la pagode avec son orthographe propre. Les arguments divergent quant au bien fondé de cette politique car là où Tandart voit une richesse, Maspéro écrit que : «l’orthographe, jamais fixée jusqu’ici est restée soumise aux fantaisies des scribes qui constituent au Cambodge la classe lettrée… ». Le système des pagodes rénovées instituées par le protectorat a été un premier pas vers une normalisation de l’orthographe qui ne connaîtra qu’un succès relatif ;  ces réformes seront le lieu de la cristallisation d’une opposition entre la politique éducative du protectorat et un Sangha qui craint pour ses prérogatives. Cette opposition ira en s’amenuisant à partir des années Trente où, à l’instigation des autorités du protectorat, la mise en place de la commission du Tripitaka, la fondation de l’Institut Bouddhique, la commission des lettrés et la rédaction du premier dictionnaire khmer vont jouer un rôle majeur dans la première véritable politique de normalisation des cadres de la langue. Cette politique linguistique est étroitement liée aux autorités religieuses qui y verront par la suite une chasse gardée.

Guerre linguistique au Cambodge

Les grands débats linguistiques qui vont suivre l’indépendance auront pour thème la création de mots nouveaux ; ces débats demeurent, jusqu’à aujourd’hui, très emblématiques de la politique linguistique cambodgienne. Pour en saisir la portée, il

Chuon Nath (1883 - 1969)

faut avoir à l’esprit les enjeux politiques liés à la langue, à l’écriture et à la politique linguistique au Cambodge. A la source, deux personnalités hors pair et finalement antithétiques : L’auguste patriarche Chuon Nath (1883 – 1969), chef de l’ordre des Mohanikay, qui dirigera les travaux qui aboutiront à la rédaction du premier dictionnaire khmer monolingue et se prononcera dans des émissions de radio hebdomadaires sur les questions liées à la langue et la littérature khmère et Keng Vannsak (1925 – 2008) qui exposera ses conceptions dans ses cours

Keng Vannsak (1925 - 2008)

et publiera un ouvrage intitulé « Principes de création des mots nouveaux » en 1964.

Si l’on devait un jour écrire une histoire des conceptions linguistiques dans le Cambodge du 20ème siècle, il faudrait avant tout réexaminer les idées de ces deux hommes ainsi que le devenir de leurs thèses.

Dans les années Cinquante et Soixante qui ont suivi l’indépendance, la modernité est le maître mot et la langue n’y a pas échappé. Il était à l’époque indispensable d’enrichir la langue en créant des mots qui rendent compte des concepts de la vie moderne et c’est ce que fit Chuon Nath sur la base du Pâli, langue sacrée du bouddhisme petit véhicule. À titre d’exemple, pour le mot « train » le terme « roteh pleung » littéralement « charette feu » péchant par manque d’académisme, Chuon Nath crée le terme ayaksmeyana à partir du Pâli Yana « véhicule » combiné à un autre terme pâli ayomoyo « objet en métal ». C’est précisément ce type de « pâlisation » de la langue que Keng Vannsak refuse pour lui préférer une création de mots nouveaux sur la base de termes khmers préexistants, ainsi que la transcription directe de termes étrangers. Il ne s’agit pas d’un débat de chapelle restreint à quelques individus, mais de positions antithétiques et sans compromis qui opèreront une division radicale dans l’intelligentsia cambodgiennes. En surface, deux conceptions de la langue et de la culture khmère s’opposent : l’une qui puise dans le bouddhisme petit véhicule et l’autre qui se refuse à réduire la khmérité au bouddhisme. En profondeur, c’est d’une sociologie du pouvoir dont il s’agit : l’ordre des moines est aussi une instance de pouvoir à laquelle va s’opposer un groupe d’intellectuels et d’universitaires laïcs qui entend bien jouer son rôle dans la société cambodgienne post protectorat ; l’opposition de ces deux corps, en fait profondément politique, va utiliser la langue khmère comme cadre d’affrontement. L’histoire ne s’arrête pas là et le débat va se poursuivre jusqu’à aujourd’hui.

La langue et le temps

Une politique nationale de la langue procède évidemment d’oppositions qu’il faudra réduire car, en tout lieu, les questions liées à l’enrichissement de la langue et à son orthographe déclenchent des conflits passionnels ; il suffit, pour s’en convaincre, de songer aux débats sur les réformes de l’orthographe en France. Le Sangkum Reastr Niyum (1955 – 1970) ne manquait pas d’atouts pour réussir une normalisation de la langue et la production scientifique de l’époque laisse rêveur : dictionnaire de l’Institut Bouddhique, travaux en phonétique de Khuon Sokhampu, production littéraire abondante, etc. Une seule chose a fait défaut pour pérenniser ces efforts et les traduire dans une politique nationale : le temps; car ce qui touche à la langue ne pouvant se régler par décret.

La république khmère qui succède au coup d’état de mars soixante dix ne fera preuve d’aucune innovation et se contentera d’éditer les textes de personnalités dont les thèses n’étaient pas à l’honneur à l’époque du Sangkum, notamment le fameux « dictionnaire de khmérisation » de 1973 qui est, comme par hasard, conçu en termes d’opposition aux thèses dominantes de l’époque du Sangkum.

La suite est trop bien connue ; le régime des khmers rouges bannissant toute forme de recherche et d’enseignement.

La République Populaire du Kampuchéa (1979 – 1992) renoue avec la vieille logique d’opposition et propose des principes nouveaux d’orthographe inspirés de loin par les thèses de Keng Vannsak. Ces principes seront remis en cause dès la restauration du Royaume du Cambodge en 1993, mais le débat ne semble pas terminé comme en témoignent les deux systèmes orthographiques employés concurremment aujourd’hui.

Un péché originel du Cambodge en matière linguistique semble ainsi avoir été l’incapacité à sortir d’une prise en otage idéologique de la langue pour parvenir à en élaborer une véritable politique nationale, la vision de la langue demeurant l’objet de factions somme toute peu à même de produire un matériel technique qui continue de faire cruellement défaut.

(A suivre)

Jean-Michel Filippi

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