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La communauté chinoise du Cambodge possède des spécificités qui en interdisent la réduction à un modèle général de l’expatriation chinoise ou à un apparentement avec les  communautés chinoises des pays voisins. C’est en fait dans une histoire de deux siècles qu’il faut rechercher les éléments constitutifs d’une identité sino khmère.

Une fiction identitaire ?

Même s’il est tentant de parler d’identité chinoise au Cambodge, ou d’identité sino khmère, il n’en demeure pas moins essentiel de voir ce que ces expressions recouvrent. On a en général beaucoup trop tendance à considérer le concept d’identité comme traduisant à propos d’une communauté ethnique quelconque des caractéristiques censées exister de toute éternité. Au Cambodge, dans le cas de la communauté chinoise (ou peut-être des communautés chinoises), on devrait commencer par démonter cette notion d’identité en montrant qu’il s’agit d’une construction et non pas d’un état. Construction pour le moins erratique et sans cesse renouvelée qui sera prioritairement influencée par les politiques des régimes qui se sont succédés au Cambodge et qui auront toujours quelque chose à stipuler sur le statut des Chinois installés dans le royaume.

Pour être parfaitement clair, c’est une construction dont l’origine est extérieure au(x) groupe(s) chinois et qui repose en définitive sur la vaste gamme des réactions possibles à l’égard d’un groupe immigré ; entre acceptation bienveillante et degrés divers de coercition, tout un micro univers de possibles qui fait que la situation du sino khmer n’est pas analysable dans les termes de celle du sino vietnamien ou du sino thaï.

On peut même raisonnablement se demander ce qui fonde originellement l’existence de cette sinité cambodgienne au vu des différences considérables entres des groupes que nous englobons commodément sous l’étiquette de « chinois ». Les différences commencent par être linguistiques au sens où ce que l’on appelle « langue chinoise » n’existe pas ; il existe le mandarin, langue officielle de la République Populaire de Chine (RPC) et de Taiwan, dont les variantes régionales ne sont souvent pas intercompréhensibles, ou des langues dites « sinitiques » aussi différentes que le Français ou le Portugais. Il existe 5 de ces langues au Cambodge et si le Khmer ou le Mandarin servent aujourd’hui de langue de communication, ce n’était, il n’y a pas si longtemps, pas le cas et deux Chinois de communautés différentes ne pouvaient simplement pas communiquer.

Le temple de la communauté Hokkien

C’est sur ces différences ethnolinguistiques que repose le concept  de congrégation (on préférerait parler aujourd’hui d’association) qui a joué un rôle fondamental dans l’organisation de la vie sociale et culturelle des Chinois du Cambodge ; On dénombre cinq congrégations au Cambodge : teochiu, cantonnais, hakka, hokien et hainam, les autres groupes numériquement trop réduits s’intègrent à une des cinq congrégations de leur choix. Les frontières entre congrégations ont été encore renforcées par des différences sociologiques considérables dont on peut encore trouver des traces par exemple dans la répartition des groupes par secteurs d’activité ; les Hainan étaient tenanciers de cafés et cultivateurs de poivre, les Hokkien ferrailleurs, La plupart des garagistes et des forgerons étaient cantonnais, ainsi que les sculpteurs, les calligraphes et les encadreurs ; cette dernière profession, bien représentée au début de la rue Charles de Gaulle, reste aujourd’hui encore exclusivement cantonaise. Le groupe le mieux numériquement représenté ainsi que de réputation le plus riche, celui des Teochiu, est dans toutes les branches les plus rentables dont, bien évidemment, le prêt à usure.

S’ajoutent à tout cela des différences géographiques ; si les cantonnais sont de

Une boutique du marché Oreussey

longue date urbanisés, il n’en va pas de même des Teochiu dont une bonne partie vit dans la campagne profonde pour constituer le premier maillon de la chaîne du riz. Resterait le point assez débattu des mariages entre Chinois et Khmers et celui moins souvent abordé des mariages entre Chinois de différentes communautés ; il paraîtrait que les mariages entre Teochiu et Cantonais sont rarissimes pour ne pas dire inexistants.

A l’examen de cette relativité sociale et culturelle, on est légitimement fondé à poser la question de l’existence de l’entité chinoise au Cambodge et par là même de sa genèse.

Le recours à l’histoire ancienne

Le recours à l’histoire de la présence chinoise est monnaie courante dans les textes qui traitent de ce sujet. On apprends que des échangent existent avec la Chine depuis la plus haute antiquité et, d’ailleurs, nos informations sur les premiers royaumes hindouisés (Funan et Chenla) proviennent de sources chinoises, même si elles ont souvent été rédigées longtemps après les évènements décrits. Plus proche de nous, les « Mémoires sur les coutumes du Cambodge » qui ont été rédigées par Zhou Daguan à partir d’un séjour qu’il a effectué à Angkor alors qu’il accompagnait une délégation diplomatique de la dynastie chinoise des Yuan. Texte du 13ème siècle, ces « mémoires » constituent la seule description d’Angkor sous l’angle de la vie quotidienne et c’est la raison pour laquelle elles ont été tellement célébrées. Une question n’est jamais soulevée, celle précisément de savoir pourquoi Zhou Daguan choisit de nous conter par le détail la vie quotidienne. Quoique le texte porte, de toute évidence, la marque de l’extériorité, notre observateur donne quand même l’impression d’être chez lui ; d’une part, il accompagne une délégation venue négocier une rançon pour éviter au Cambodge l’invasion que la Chine des Yuan orchestre en Asie du sud est ; d’autre part, des Chinois sont déjà installés dans la région et il ne semble pas qu’il s’agisse d’une population marginale. En tout état de cause, le texte de Zhou Daguan, tout comme celui de Ma Tuan Lin qui lui est antérieur, montre une présence chinoise dans la région qui traduit l’existence d’intérêts.

Le paradigme de l’histoire moderne

Comprendre la sinité cambodgienne actuelle suppose un recours à une autre histoire qui s’inscrit elle sur une durée de trois siècles. C’est précisément au sein de cette durée qu’une logique particulière, qui repose sur l’alternance laisser-faire / coercition, va générer la socio culture de la sinité cambodgienne actuelle.

Le début de cette histoire coïncide avec les plus importantes migrations qui se produiront à partir de 1679 lorsque des généraux cantonnais, partisans de la Dynastie des Ming renversée en 1644, renoncent à la lutte contre la dynastie des Qing et commencent à émigrer avec leurs troupes.

William Willmott a bien décrit l’ambivalence du statut des Chinois dans le Cambodge qui précède le protectorat français. Par le biais des mariages, nombre de Chinois pénètrent dans la société cambodgienne, en fait khmère, dont ils adoptent

Une famille hainan au début du siècle

les traditions. Les communautés chinoises qui choisissent de « s’assimiler » ont de fait accès à la jouissance de la culture de la terre, c’est par exemple le cas des Hakka de la province de Takéo ou de la plupart des populations chinoises paysannes. Une autre partie de l’émigration chinoise, qui a choisi de ne pas s’assimiler, n’en a pas moins accès à des domaines entiers de l’économie comme l’opium et les jeux.

Cette situation est d’autant plus avantageuse que des Chinois, contrairement aux membres d’autres communautés étrangères, on pu avoir accès à des fonctions administratives élevées.

La mise en place d’une politique coercitive

A cette première période qui se caractérise donc par un laissez faire va succéder la politique bien moins libérale du protectorat français (1863 – 1853) à l’égard de la communauté chinoise.

Les autorités du protectorat commencent par s’inquiéter de l’absence de cadres de contrôle de l’activité des Chinois ; un élément clé de la mise en place de ce contrôle sera le rôle dévolu aux congrégations. En cas de litige, plus question d’avoir affaire à des individus et c’est à une des 5 congrégations que les autorités s’adressent. Ce système qui n’est pas nouveau est aussi d’une efficacité remarquable; d’une part, il représente une économie considérable en échange d’une autonomie laissée aux congrégations et, d’autre part, il découpe la sinité en petites communautés ethnolinguistiques aux intérêts et revendications bien sectorielles.

Une plantation de poivre dans la région de Kampot

Le fait que les Chinois soient si activement présents dans le commerce constitue un sujet d’agacement et d’inquiétude. Ainsi Aymonier écrit en 1875 : « Au Cambodge, comme partout du reste, ils sont insolents, corrupteurs… » et on peut également trouver des morceaux de choix dans la Revue Indochinoise de 1899 : « …cette question toujours si pleine d’intérêt, du Chinois envahissant nos colonies et prenant partout la place qui pourrait si utilement être occupée par des commerçants français… ». Ce type de récriminations est partagé par des Cambodgiens à en juger par certains passages, très anti chinois, des recommandations du poète Kram Ngoy (1865 – 1936). Cette époque voit les Chinois exclus des responsabilités administratives et de la plupart des secteurs lucratifs de l’économie. Cette politique d’exclusion se poursuivra à l’époque du Sangkum Reastr Niyum (1955 – 1970) avec notamment l’étatisation des circuits de distribution du riz. Sans trop caricaturer, la réputation de  prêteurs et d’usuriers date de l’époque du protectorat et du Sangkum.

La dynastie mandchoue des Qing (1644 – 1911) ne voyait dans les Chinois d’outre – mer qu’un ramassis de gens peu recommandables qui avaient de toute façon été privés de la nationalité chinoise. Le fait national pour les Chinois du Cambodge se décline en deux dates: l’accession du Kuomintang au pouvoir suite à la révolution de 1911 et la proclamation de la République Populaire de Chine (RPC) en 1949. Le fait qu’il a existé un état chinois qui reconnaît la communauté chinoise expatriée va considérablement  changer la donne pour le protectorat français mais aussi pour le Sangkum ; le prince Sihanouk n’avait d’ailleurs pas caché son agacement face aux manifestations sino – khmères de patriotisme à l’égard de la Chine de la RPC ou devant le rôle de propagation des idéaux maoïstes que s’était attribué l’Association des Chinois du Cambodge.

La coercition totale

Le coup d’état de 1970 qui renverse le régime du prince Sihanouk va se traduire par une avancée supplémentaire dans le domaine de la coercition. En mai 1970, toutes les écoles chinoises seront fermées et le régime, au moins dans sa phase initiale, ne laissera aucune place aux Chinois. Ces derniers, à l’instar des Vietnamiens, sont la cible d’un discours de rejet qui sera élaboré par l’Institut Khmer Mon et qui voit dans le peuple khmer une expression raciale supérieure. A l’époque khmérisme et peur de la contamination communiste des sino – khmers se conjuguent pour exclure les Chinois.

La rue Ohier (rue 13) en 1910, centre du quartier chinois de Phnom Penh

La prise de pouvoir par les Khmers rouges et l’évacuation des villes va porter un coup très dur à la minorité chinoise. On estime à 200.000 le nombre de Chinois qui ont péri entre 1975 et 1979 ; personne n’a encore parlé de politique génocidaire à l’égard des Chinois et la plupart des auteurs s’entendent sur le fait que, s’agissant pour beaucoup des gens des villes, ils ont surtout été victimes de leur évacuation forcée, de leur inadaptation à leur nouvel environnement, de la famine et, dans certaines zones, d’exécutions.

Le lent retour à la normale

La République Populaire du Kampuchéa (RPK) qui succède au régime des Khmers rouges va pratiquer une politique de discrimination ouverte à l’égard de la minorité chinoise. Une des causes principales semble en être l’animosité entre Hanoi et Pékin et la crainte que les Chinois du Cambodge puisse constituer une cinquième colonne. Une autre cause évoquée réside dans la volonté des nouveaux dirigeants d’empêcher le rétablissement du commerce chinois. Quoiqu’il en soit, au début de l’année 1982, la circulaire 351 prône un fichage intégral des membres de la minorité chinoise ; compte tenu des moyens de la RPK dans ces années, on a du mal à en imaginer l’efficacité.   Initialement, les Chinois n’ont pas accès aux villes et ce n’est que lentement qu’ils parviendront à s’y installer.

Le cas des mariages sino – khmers est des plus intéressants. Sans pouvoir le démontrer autrement que par la multiplication d’entretiens, des auteurs, comme Penny Edwards, ont bien mis en évidence la multiplication des mariages sino khmers à partir de 1980 ; le fait est de taille quand on a pris la mesure de l’endogamie extrême érigé en mode de vie par les Chinois urbanisés d’outre mer. Dans des années Quatre-vingt, les enjeux sont simples et, pour des raisons géopolitiques qui leur échappent sans doute, les Chinois du Cambodge sont indésirables : l’administration et le parti leur sont fermés et le commerce privé n’est pas en odeur de sainteté. Le mariage est une stratégie d’intégration parmi d’autres et le record historique des mariages sino khmers sera atteint entre 1980 et 1987, à ce moment-là, alors que l’on prend la mesure du retrait des troupes vietnamiennes, les mariages sino khmers diminueront comme par enchantement. Dès 1989, alors qu’il est possible de mettre en vente les biens immobiliers, des familles chinoises commencent à se réinstaller dans leur quartier d’origine.

Le retour à la case départ

L'école Tuan Hua

La boucle semble aujourd’hui bouclée et, comme si une histoire de 130 ans (1863 – 1993) n’avait été qu’une parenthèse, on semble avoir parcouru un cycle complet pour s’être retrouvé dans la période qui précède l’instauration du protectorat français. La sinité traditionnelle a désormais retrouvé ses droits au Cambodge avec l’appui bienveillant de la RPC.

Ce qui caractérise ce modèle cambodgien est avant tout la difficulté à y voir une logique autre que cyclique. Ailleurs en Asie du sud est, les choses seraient beaucoup plus claires vis à vis des minorités Chinoises : volonté d’assimilation, restriction des activités à la sphère commerciale, accession des plus réduites à l’administration… Au Cambodge, on a le sentiment d’un espace originel fort peu structuré qui permet aux Chinois de s’intégrer ou de refuser de le faire, d’être comprador ou de rechercher des fonctions administratives. La structuration continue de l’espace cambodgien depuis le protectorat n’épargnera pas la minorité chinoise qui verra son champ d’action progressivement restreint au fil des régimes jusqu’à être réduit à néant… pour finir par retrouver ses prérogatives originelles si l’on admet un schéma censé subsumer la sinité au Cambodge.

Jean-Michel Filippi

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