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L’ouvrage de madame Billon Ung  Boun-Hor n’est pas celui d’un témoin ordinaire, mais a été écrit par l’épouse du président de l’assemblée nationale de la république khmère.

« Rouge barbare » est paru aux éditions Respublica en 2009 et porte sur la couverture le sous-titre « Les khmers rouges, Sihanouk, Paris : les liaisons dangereuses ».

Le pourquoi d’un nouveau livre sur la période khmère rouge.

L’ouvrage  s’ouvre sur la fameuse scène du 20 avril 1975 dans les locaux de l’ambassade de France à Phnom Penh lorsque seront livrés aux khmers rouges les officiels cambodgiens qui avaient tenté sans succès d’obtenir l’asile politique de la France. Parmi eux, le prince Sisovath Sirik Matak  et l’époux de l’auteur de l’ouvrage Ung Boun Hor président de l’assemblée nationale de la république khmère qui seront exécutés peu après.

L’auteur qui se trouve en France avec ses enfants va tout mettre en oeuvre dans les années qui vont suivre pour comprendre ce qui s’est réellement passé entre le quai d’Orsay et l’ambassade de France au Cambodge et par dessus tout la légèreté avec laquelle les réfugiés khmers ont été livrés à une mort certaine. Sur ce sujet, l’auteur est convaincant ; l’ennui est qu’elle ne le reste guère dès qu’elle tente d’intégrer son récit personnel dans un système explicatif plus global où abondent les banalités et l’obsession de « démontrer » la culpabilité du prince Sihanouk dans la trame évènementielle des années qui vont suivre le Sangkum Reastr Niyum.

L’ambassade

Il va falloir des années à l’auteur pour démêler la trame des évènements qui se sont déroulés entre le 17 et le 20 avril 1975. Tout commence par des tergiversations dans une ambassade qui n’a plus d’ambassadeur depuis 1972 et qui est gérée par un consul qui attend ses ordres de Paris. L’auteur a pu avoir en sa possession plusieurs télégrammes parfaitement contradictoires échangés entre le quai d’Orsay et l’ambassade, ainsi le même jour (17 avril 1975) deux télégrammes arrivent à l’ambassade ; le premier stipulant que « droit d’asile n’est pas reconnu en droit international » (sic !) indique au consul que les demandeurs cambodgiens d’asile doivent quitter l’ambassade alors qu’un deuxième télégramme parvient au consul précisant que des pressions ont été exercées sur les autorités khmers rouges afin qu’elles respectent l’extraterritorialité de l’ambassade. L’imbroglio se poursuit le 18 avril, date à laquelle les noms des officiels réfugiés à l’ambassade ont déjà été remis aux khmers rouges (une dénonciation, selon l’auteur). Le dénouement aura lieu le 20 avril où « en fin de journée, Jean Dyrac rend compte au ministère par un télégramme indiquant que les personnalités se sont livrées dignement aux Khmers rouges ». C’est cette version que l’auteur conteste vivement et preuves à l’appui en présentant une photographie de son mari littéralement expulsé de l’ambassade par les gendarmes de services et en démontrant par des témoignages qu’une piqûre de tranquillisants lui avait été administré alors qu’il continuait de clamer son droit à l’asile politique et refusait d’être livré. Nous étions jusqu’à présent dans le flou le plus artistique concernant l’ambassade et le Quay d’Orsay ; c’est bien la première fois que des documents aussi explicites proposent de faire la lumière sur un épisode où, dores et déjà, l’humanité et l’élégance ne semblent pas être au rendez-vous.

Là où le bât blesse

Tout serait allé pour le mieux si l’auteur en était resté à ce qu’elle connaissait bien, à savoir son patient travail de déchiffrage d’archives qui lui ont permis d’établir des responsabilités dans la mort de son mari.

Hélas, le texte de l’auteur, à l’instar des mémoires de beaucoup de réfugiés khmers, éprouve le besoin irrépressible de replacer son action et celle de sa famille dans un contexte beaucoup plus global et de nous proposer sa version des évènements qui a conduit à l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir.

« Je suis républicaine, je l’assume et je souhaite l’abolition de la monarchie dans mon pays. Ayant vécu sous le régime monarchique de Sihanouk, puis sous la république après son éviction, je sais que l’avenir du Cambodge sera républicain ». On l’aura compris, l’auteur n’est pas sihanoukiste. Même si elle ne prend pas pour modèle la république khmère, son argumentation en faveur de l’instauration d’une république au Cambodge n’a strictement aucun sens ; l’auteur procède d’une définition idéale du terme démocratique, comme si la simple dénomination de république entraînerait de facto des caractéristiques propices à l’éclosion des libertés. Même une monarchie constitutionnelle de type de celle que connaît le Cambodge aujourd’hui  ne trouve pas grâce à ses yeux et la raison de cela apparaît très vite relever de solides inimitiés personnelles qui se découvrent subitement quand il est question du roi Sihamoni.

Il en va  de même au sujet des relations avec le prince Sihanouk censé être responsable de tous les maux qu’a connu le Cambodge ; l’ennui, et l’auteur ne s’en cache pas, est qu’elle-même et son mari ont été des serviteurs dévoués du régime du prince Sihanouk, ont eu l’honneur de jouer dans ses films, sans y être forcés, et représenteront le Cambodge à Cuba au moment du coup d’état de mars 1970. Après coup, la critique va de soi car on découvre tous les maux d’un régime qui ne  pouvait sur le fond qu’être honni. Et l’auteur ne manque pas de redécouvrir plus de quarante ans plus tard les aspects les plus critiquables du régime : « Malgré mon jeune âge, je voyais bien que la vie au Cambodge était à deux vitesses. L’existence de souffrance (sic) des pauvres installés sur des nattes posées à terre faute de lits dans des hôpitaux sans hygiène, contrastait avec la frivolité arrogante de la cour où tout n’était que superficialités et intrigues ». Nous en voilà fort aise d’autant plus que l’auteur détaille sa vie en France en la comparant avec celle du Cambodge : « Je n’arrivais pas encore à me mettre dans ma tête que je n’étais plus dans mon pays. Avant je ne regardais jamais les soldes de mon compte bancaire ; j’achetais ce que je désirais, quand je le désirais ! Je me remémorais les nombreuses voitures de ma famille : Cadillac, Chrysler, Oldsmobile, Mercedes, etc. ». On ne pourra pas reprocher son manque de franchise à madame Ung Boun-Hor qui ne cherche pas à se présenter comme une  damnée de la terre à l’époque du Sangkum Reastr Niyum.

Haro sur le prince !

Et la fameuse approche critique du Sangkum ? Eh bien nous resterons sur notre faim! Il s’agit en réalité des banalités auxquelles une certaine littérature nous a depuis longtemps habitué. Les textes ne manquent pas qui masquent une haine viscérale de Sihanouk derrière de prétendus arguments historiques  et celui-ci ne fait pas exception. Entre autres perles, nous apprenons une nouvelle fois que les USA  ne sont absolument pour rien dans le coup d’état de 1970, ou encore, à propos  du vote du 18 mars 1970 qui destitua le prince Sihanouk de ses fonctions de chef de l’état, «Pour ce vote, aucune pression  internationale mais effectivement des manifestations populaires anti-Sihanouk ! ». On ne discutera pas ces inepties; on pourrait quand même remarquer que ce merveilleux régime qu’est la république khmère débute par l’assassinat en masse d’innocents civils vietnamiens et de Cambodgiens venus protester en masse contre la destitution du prince. La suite est bien connue: une bêtise inégalée, sauf par le régime qui va suivre, en matière politique et militaire.

N’en déplaise à l’auteur, le Sangkum Reastr Niyum reste dans l’esprit de nombreux Cambodgiens la période la plus heureuse de l’histoire moderne du Cambodge.

Jean-Michel Filippi

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