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La généralisation de la pratique du massage en Asie  du Sud-est est au fond la réponse à un besoin inventé de toutes pièces par l’occident.

L'Asie éternelle

Orientalisme

Encore un joli mot qui nous laisse sur notre faim étymologique ; en tout état de cause « massage » apparaît très tard en Français car les premières mentions du terme remontent seulement au début du 19ème siècle. L’origine orientale de la pratique n’est plus douteuse et toutes les premières mentions du terme proviennent de récits de voyageurs qui se sont rendu en Inde, en Chine et au Japon. Selon une hypothèse déjà ancienne, le terme viendrait de l’Arabe « massa » qui se traduit par « toucher, palper » et qui aurait été transmis par les récits de marchands arabes.

Le terme désigne une pratique médicale exotique qui a le « défaut » rédhibitoire de reposer sur une approche du corps étrangère aux préoccupations chimiques et biologiques sur lesquelles s’est fondée la médecine occidentale. Cette conception médicale autre peut s’observer dans la tradition chinoise et dans la pratique médicale indienne ayurvédique dont on pensera ce qu’on voudra ; il faut quand même préciser qu’on dispose de traités souvent très anciens qui témoignent d’observations attentives du corps humain et qui étaient destinés à des enseignements de longue durées dans des cadres académiques des plus austères. N’empêche ! L’occident du 19ème et de la première partie du 20ème siècle assimile ces pratiques à de la poudre de perlimpinpin et fait preuve à cet égard d’un vieux blocage ethnocentrique.

Peace and love

Juste retour des choses, l’utilisation des techniques de massage par la médecine occidentale est devenue aujourd’hui courante pour ne pas dire banale. Le cheminement des idées médicales est une chose, les modes en sont une autre.

C’est de la fin des années Soixante qu’il faut dater une fascination pour l’Orient éternel aussi virulente que factice. L’Orient et ses attributs ou supposés tels sont alors portés aux nues, on connaît la chanson : douceur, sagesse, paix et sérénité… bref, une série de phantasmes qui dissimulent à peine une fatigue de l’histoire et que l’on traduira de façons diverses suivant les individus concernés: séjours en ashram, pèlerinages au Népal, et pour les plus « intellectuels », inscription à un cours de sanscrit avant de se rendre compte que c’est trop difficile…C’est dans ce cadre que la pratique du massage est convoquée à jouer son rôle et qui n’a pas entendu ou lu les récits de guérisons miraculeuses obtenues à partir de la simple imposition des mains d’un vieux praticien dont le visage respire la sagesse . C’est de cette époque que date l’entrée de la culture du massage dans l’univers culturel occidental.

Le retour commercial de bâton

L’aubaine commerciale est trop évidente pour qu’on la laisse passer. On assiste alors à un phénomène de chassé-croisé entre Orient et Occident où personne n’entend être laissé pour compte. On assiste en Europe à l’invention de massages nationaux dans des pays qui n’ont jamais eu de traditions dans ce domaine : massage suédois ou danois aux connotations trop évidentes et même un massage hongrois à propos duquel un humoriste bien inspiré avait suggéré les frictions au paprika national…

Le développement du tourisme de masse vers l’Asie va favoriser l’éclosion d’industries nationales de massage censées reposer sur des patrimoines millénaires. On assiste alors à l’invention du massage thaï ou khmer et des cours sont même proposés. Dans l’imaginaire occidental, l’image de la Thaïlande a fini par être inséparable des délices de l’abandon que symbolise l’image d’une personne allongée et livrée à des mains expertes dans un cadre qui reconstitue tous les artifices de la paix relaxante : nature tropicale en arrière plan, ameublement minimal et fleurs de lotus ou d’orchidées surnageant dans une jarre. Le bénéficiaire du massage n’est plus l’allumé mystique auquel le période précédente nous avait habitué, c’est désormais du cadre qu’il s’agit. Ce type de raffinement médiatique est difficile à concurrencer et pourtant le Cambodge ne pouvait pas être en reste.

Massage khmer ?

C’est de la fin des années Quatre-vingt dix que date l’apparition en masse de lieux de massage. Certes, les conditions sont initialement rudimentaires et la majorité des échoppes de massage se trouvent dans des endroits peu fréquentables comme la célèbre route de la digue où le thème du massage est inséparable d’une autre activité. Très vite, la bienséance reprend le dessus et on met les bouchées doubles ; on invente la catégorie du « massage khmer » et on saupoudre de correction l’activité avec cette invention astucieuse (non uniquement khmère) qu’est le massage par des aveugles. Cette dernière invention, censée reposer sur le soi disant toucher supérieur des aveugles, présente des avantages moraux indéniables ; on peut désormais se faire masser en ayant le sentiment de rendre un service supérieur à l’humanité et par dessus tout pénétrer la tête haute dans les temples du massage sans ambiguïté.

L’inventivité ne s’arrêtera pas là et les créations fleurissent. Le massage aux fruits en est le dernier fleuron ; pour la somme modique de quelques kilos de fruits auxquels s’ajoute la main d’oeuvre, on vous enduira pendant une heure d’une purée à base de fruits tropicaux où on aura quand même eu le bon goût de ne pas ajouter le Durion.

La grande question reste de savoir si le « massage khmer » correspond à quelque chose de tangible. Comme toujours au Cambodge, le recours à la période angkorienne est le nec plus ultra ; hélas, les inscriptions sont muettes et les images de la vie quotidienne qu’offre le Bayon ne représentent pas non plus le massage. En désespoir de cause, nous restent les traités postérieurs au 15ème siècle ; là encore, mille fois hélas, rien n’indique l’existence d’une tradition khmère de massage. Ce qui ne signifie pas que la pratique n’existe pas au Cambodge et que l’activité n’est pas ancienne. Il s’agirait plutôt d’une activité dans le cadre de pagode qui repose sur des gestes immuables appris de pères en fils mais qu’aucune recherche ou savoir conçus sur un mode cumulatif ne viendraient étayer, à l’opposé des traditions chinoises et indiennes.

Si la tradition a existé, il y a de fortes chances que les ruptures profondes survenues au 20ème siècle se soient chargées de lui faire un sort, à l’instar des autres traditions cambodgiennes basées sur un enseignement oral.

Sans vouloir décevoir les amateurs de gestes rassurants parce qu’antédiluviens, il y a de fortes chances que la très avenante masseuse cambodgienne du 21ème siècle ne soit pas dépositaire d’un savoir immémorial.

Jean-Michel Filippi

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