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Les trois articles qui vont suivre (lundi 12, mardi 13 et mercredi 14 novembre) sont relativement anciens et portent sur le procès de Duch dont on attend toujours le dénouement. Pourquoi republier tels quels des textes parus il y a plus d’un an? Essentiellement parce que je continue de penser que les problèmes liés à ce premier procès et à celui qui a depuis suivi trouvent leur origine dans la philosophie qui a présidé à leur mise en place. De cette philosophie, cette série d’articles a tenté de proposer un début d’analyse.

La structure des propos de Duch, d’un intérêt factuel pourtant réduit, nous en apprendra en fait long sur la nature du pouvoir dans le Kampuchéa Démocratique.

« Il est rare d’être en la présence du diable et il y a peu de doute que Kaing Guek Eav est l’incarnation du diable, il a confessé des crimes si horribles qu’il est difficile d’en parler avec de simples mots » ; Norman Henri Pentelovitch a toutefois abondamment recours à ces « simples mots », dans le numéro de mars 2009 de Searching for the Truth, pour décrire le début du procès de Duch.

Un amour de procès ?

Tous les ingrédients sont là pour un procès à grand spectacle : un inculpé qui reconnaît sa culpabilité et qui décrit avec un luxe de détails les méthodes employées pour former des tortionnaires ainsi que ses passages occasionnels à l’acte. L’homme, en aucun cas ordinaire, se prête parfaitement à l’organisation de la grande messe ; il est le gardien-sauveur de François Bizot qui lui témoigne en retour une certaine tendresse : « J’avais en face de moi un homme, un marxiste, comme beaucoup de mes amis parisiens, prêt à donner sa vie pour la révolution et qui accomplirait la mission qui lui avait été confiée » ; son passage d’un communisme extrême à un non moins intégriste christianisme évangélique fait les délices de la presse anglo-saxonne. Mieux encore ! On nous a expliqué depuis des années qu’il allait mouiller tout le monde, faisant ainsi le lien entre son activité personnelle, disons technique, et le centre décisionnel, cette fois politique.

Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes et les chambres extraordinaires allaient constituer selon Menzel (2007) un précédent expérimental. Virorth Doung, résumant une opinion largement répandue, n’a pas hésité à écrire que : « le Cambodge et la communauté internationale applaudissent le début du procès et ont grand espoir dans la recherche de la justice » ; on ne peut s’empêcher d’avoir le mauvais goût de sourire en imaginant le Cambodge et la communauté internationale claquant des mains et hurlant hystériquement « bis ».

La vie n’est pas si simple et des circonstances fâcheuses ont fini par transformer les chambres extraordinaires en l’exemple à ne pas suivre : sa durée, le coût prohibitif de l’opération qui plafonne désormais à 150 millions de dollars, les accusations de corruption, les traductions qui laissent à désirer, le flou artistique sur la nature des réparations et le fait que l’immense majorité de l’incorrigible population cambodgienne n’a, pour parler poliment, aucune connaissance réelle des chambres extraordinaires.

On aura beau jeu d’ajouter au tableau les pitreries du chantre de la législation hybride des Chambres extraordinaires (Marcel Lemonde) : « le jour où je ne pourrais plus travailler, je partirai », dans le plus pur style « retenez-moi ou je fais un malheur » et la nomination à la tête de l’unité des victimes de Hélène Jarvis, cambodgienne depuis peu, qui n’a d’ailleurs jamais fait mystère des ses (ex ?) convictions  trotskistes.

Pile et face

Heureusement qu’il reste notre accusé de « crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ainsi que d’homicide et de torture ». A cet égard, le cadre est simple et les enjeux politiques originels se retrouvent englués dans les arguties juridiques bien connues: une victime pour les avocats de l’intéressé qui s’est retrouvé prisonnier d’une gigantesque machine à tuer et qui est seul à être objet de poursuites ; alors que selon Monsieur Petit, Duch serait « plus qu’une victime de la peur, il est celui qui a crée la peur ». Bref, bourreau pour les uns, victime (un peu bourreau quand même) pour les autres ; quant aux  fameuses révélations tellement attendues, elles ne font que confirmer ce que les plus ignares des experts du Cambodge savaient de longue date : toutes les conditions sont donc réunies pour s’ennuyer ferme.

Ce serait sans compter sur l’attitude du principal intéressé qui réussit le prodige de nous jouer un remake de la dialectique hégélienne du « maître et de l’esclave » réunissant ainsi en sa personne accusation et défense. Tout commence dès le deuxième jour du procès : « Je voudrais insister sur le fait que je suis responsable pour les crimes commis à S21, tout particulièrement les tortures et les exécutions » et de demander « pardon aux victimes ». On aurait pu en rester là et voir notre Duch prostré dans une attitude de culpabilité semblable à celle d’un Franck qui s’enferme dans son mutisme au procès de Nuremberg, nenni ! Une confusion systématique est de règle : le « je faisais ce qu’on me disait ni plus ni moins » contraste avec la description détaillée qu’il nous fait du recrutement et de la formation des futurs tortionnaires de S21, en décrivant sa méthode comme « unique ». Tout en ne cessant de se décrire comme « un cadre moyen » qui n’avait aucun accès aux sessions d’étude du parti, il ajoute que personne à S 21, pas même son supérieur Nat,  n’avait une connaissance aussi approfondie que la sienne de la ligne politique du Parti Communiste du Kampuchéa. Quand on lui demande si la traduction et l’application de la ligne politique du PCK à S 21 était bonne, il sursaute : « comment peut-on dire cela ? C’était une politique criminelle », mais la responsabilité de cette « politique criminelle » varie selon les moments : le couplet sur la  fonction du cadre moyen qui reçoit des ordres et les relaye à ses subordonnés, en fait un Duch instrumentalisé et en retrait, ne satisfait notre homme qu’un temps ; notre victime redevenu bien vite démiurge, tout en continuant d’exprimer mécaniquement ses remords profonds, insiste sur le fait qu’il ne blâme pas entièrement ses supérieurs et ses subordonnés. C’est avec une confiance qui confine à l’arrogance qu’il décrit sa connaissance de la ligne du parti et ses contacts fréquents avec les plus hauts dirigeants, mais sur la question du conflit avec le Vietnam il redevient subitement le cadre moyen qui a tout ignoré avant l’année 1978.

Psychiatrie ou politique

Il n’est pas exagéré de dire que Duch mène les débats et joue avec brio de ces contradictions. On aurait sans doute besoin d’un spécialiste en psychologie clinique pour analyser Duch ; le « je est un autre de Rimbaud », perte de l’identité constitutive du moi, se traduirait ici par la proposition contradictoire « j’ai n’été qu’un simple instrument avec un pouvoir décisionnel ».

La longue période de silence à laquelle l’intéressé a été contraint et son passage à une autre forme d’intégrisme ne semblent pas avoir contribué à arranger les choses.

En fait, si la version du psychopathe, à la fois spectateur et acteur de son propre procès, est plausible, il semble qu’une explication autre soit concevable. Il existe une catégorie particulière de littérature dissidente à laquelle on n’a pas prêté l’attention qu’elle mériterait: les mémoires du stalinien ou maoïste entré ultérieurement en dissidence. La lecture du livre du garde rouge Hua Linshan « les années rouges » ou de celui du haut cadre hongrois Hegedüs András « la vie à l’ombre d’une idée » est, entre autres, des plus instructives ; en filigrane, exactement le système Duch au mot près : le dirigeant communiste qui se pose comme instrument d’un système tout en refusant que les tenants et les aboutissants d’une tragédie sanglante lui échappent totalement. Une interprétation psychologique se résumerait à un amour propre assez mal placé, pour la postérité mieux vaut assassin que crétin, et ne nous apprendrait pas grand chose. Ce qui, par contre, est beaucoup plus instructif est une lecture de ces contradictions apparentes sous l’angle du cloisonnement extrême qui caractérise la pratique du pouvoir communiste. (A suivre)

Jean-Michel Filippi

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