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« Cambodge » par Danielle et Dominique Pierre Guéret. Editions de l’imprimerie nationale, Paris, 2009.

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La démocratisation du tourisme n’est peut-être pas la meilleure des choses. Armé de sa littérature de supermarché qu’incarne le « routard » ou le « Lonely Planet », notre voyageur des temps modernes, qui est de surcroît pressé, ouvrira distraitement son vade-mecum à la recherche de ce qu’il ne doit absolument pas rater. La pertinence de la démarche relevant de la question « Qu’est-ce qu’il y a à voir ici ? ».

La logique de Danielle et Dominique Pierre Guéret est salutairement tout autre et leur ouvrage est là pour nous rappeler fort à propos que, là où vivent et travaillent des gens, il y a toujours des choses intéressantes à voir et à faire.

Disons-le tout de suite : l’ouvrage est absolument inclassable. Il s’agit à la fois d’une introduction générale au Cambodge, son histoire et sa population, d’une riche présentation de l’art khmer, et d’un guide détaillé pour chaque province du pays. Le livre rappelle par son érudition et sa tendance à l’exhaustivité, même relativisée par les auteurs dans le corps du texte, un genre qu’on croyait disparu : les travaux des savants naturalistes de la période de description d’une terra incognita entre 1850 et 1920.

Il s’agissait alors de défricher et de recenser comme l’illustrent les travaux de Aymonier ou Lunet de la Jonquière. Plus de 100 ans plus tard, tout serait-il à refaire ? Tout n’a évidemment pas été dit par ces premiers auteurs, mais l’essentiel n’est pas là. La réalité cambodgienne n’a rien à voir avec l’éternité impassible d’Angkor Vat ou du sourire des tours du Bayon ; entre Aymonier et l’époque actuelle, le Cambodge a connu son lot de bouleversements : Pas moins de 7 régimes différents ponctués par une violence politique inédite. Les auteurs ne manquent pas de nous le rappeler, notamment à propos des mines et autres engins de destruction : « Le déminage devrait s’achever aux environs de 2020 ; toutefois demeurera, pour de très longues années encore, la pollution due aux engins non explosés issus des bombardements ». Dominique Pierre Guéret sait bien de quoi il s’agit, lui qui, comme conseiller du gouvernement cambodgien, a été chargé d’organiser le programme national de déminage du pays entre 2000 et 2006.

La question du patrimoine et de sa conservation est soulevée à de nombreuses reprises dans le texte et, là aussi, les choses ont bien changé en 100 ans. Pour avoir enseigné de nombreuses années l’histoire de l’art à l’Université Royale des Beaux-Arts à Phnom Penh et avoir parcouru le Cambodge dans tous les sens, Danielle Guéret connaît très bien le problème.

Une continuité historique généralement négligée

100 pages rassemblées en 5 chapitres réussissent à nous donner un panorama solide d’un pays que l’information destinée au grand public réduit généralement à l’époque angkorienne et au procès des Khmers rouges. Il est bien sûr ici aussi question d’Angkor et du procès, mais, dans un souci d’équilibre, les autres périodes de l’histoire du pays ne sont pas négligées.

Pour juger de l’intérêt d’une présentation historique du Cambodge, ouvrez dans un ouvrage quelconque les pages consacrées au protectorat (1863 – 1953) et au Sangkum Reastr Niyum (1955 – 1970) ; Il s’agit effectivement de périodes où l’historien perd son calme au point que l’invective se substitue à l’analyse. Rien de tel ici car le jugement des auteurs reste balancé : « Si le protectorat eut une influence bénéfique pour  quelques aspects notables du développement du pays… la présence dynamique de la Cochinchine et le développement de Saigon nuisirent quelque peu à la réalisation d’une véritable autonomie économique du Cambodge ». A propos des années Sihanouk, on a le plaisir peu commun de lire que « Ces résultats économiques, bien qu’ils profitent plus largement aux citadins, vivant de plus en plus d’une manière proche de celle de l’occident, qu’aux paysans plus marqués par la tradition, sont indéniablement positifs ».

Le chapitre consacré à «L’héritage archéologique et religieux» est remarquablement construit en ce qu’il présente le patrimoine angkorien sous l’angle de sa découverte et de l’aventure archéologique passionnante qui s’en est suivi ; ce à quoi il faut ajouter, fait rarissime, un nombre équivalent de pages consacrées aux Vats. Il s’agit d’une présentation très fouillée qui a le mérite essentiel de nous rappeler que la khmérité ne s’arrête pas à la chute d’Angkor (1431).

On affectionne une histoire du Cambodge sous l’angle de la rupture radicale ; le pivot angkorien a permis de poser d’office une chrono idéologie : l’apothéose angkorienne du 9ème au 15ème siècle est précédée et suivie de quasi silences étiquetés « pré angkorien »et « post angkorien ». Le protectorat avait doublé ce découpage d’une méthode de lecture de l’histoire cambodgienne qui était censée partir des hauteurs angkoriennes pour plonger dans la décadence des siècles qui ont suivi la chute d’Angkor. Un des mérites de l’ouvrage et non des moindres est de s’inscrire en faux contre ces conceptions pour le moins schématiques : « Bien qu’au Cambodge, les documents sur l’histoire du bouddhisme soient encore trop peu nombreux et qu’il n’existe plus, dans le royaume, un seul vat dont l’architecture puisse être datée d’avant la première moitié du 19ème siècle, les monastères apparaissent comme la suite des temples de l’empire khmer pour la population cambodgienne ».

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A travers une présentation de l’architecture, des décors peints des monastères et de leur fonction, cette introduction à la lecture des vats est quasiment unique. Elle répondra aux nombreuses questions que se posent les esprits curieux qui ont l’idée saugrenue de s’interroger sur les pratiques et les lieux de la religion de l’immense majorité des Cambodgiens.

Cette continuité caractérise également le chapitre intitulé « Société, croyances et traditions ». La religion khmère est bien sûr le bouddhisme Theravada à ceci près que « le caractère original de la religion khmère tient dans la persistance, jusqu’à nos jours, de croyances dont certaines prévalaient bien avant l’extension complète du bouddhisme Theravada… ».

Suivez le guide

On avait presque oublié que cet ouvrage fait parfaitement office de guide ; en fait, le guide le plus complet jamais consacré au Cambodge. En témoignent les douze chapitres qui suivent, chacun traitant d’une région différente du Cambodge.

La visite commence à Phnom Penh qui est l’objet d’un passage substantiel avec une approche détaillée des monuments principaux qu’offre la capitale et une description de ses pagodes principales ; ce qui nous rappelle, au passage et à l’encontre des idées reçues, que la ville est loin d’être dépourvue d’intérêt.

L’ouvrage s’achève sur une note joliment excentrique avec un chapitre 17 intitulé « les édifices religieux khmers. Laos, Thaïlande, Vietnam ». S’il ne s’agit évidemment pas d’irrédentisme, il n’est pas inutile de remettre les pendules à l’heure en mentionnant de remarquables édifices khmers dans les pays avoisinants. Des photos superbes du Prasat Mueang Tam et du Prasat Hin Phimai ainsi que des plans accompagnent le texte.

Entre les deux, une description de tout le Cambodge. S’il n’est pas possible de prétendre à l’exhaustivité, surtout sur un sujet aussi vaste, il est cependant indéniable que l’ouvrage s’en approche. Les auteurs, tout en déployant une culture très poussée en matière d’histoire de l’art et d’archéologie, traitent quasiment de tout. A titre d’exemple, dans le chapitre consacré à « La côte cambodgienne », on part de l’histoire de Kampot pour finir par Koh Kong en passant par les montagnes de calcaire, les minuscules temples troglodytes de Banteay Meas, la ville de Kep et les îles, Marguerite Duras et l’histoire des Polders de Veal Renh et Sihanoukville, le tout, comme dans tous les autres chapitres, ponctué d’une description systématique et exigeante de l’état des pagodes ; ce dont aucun autre ouvrage consacré au Cambodge ne s’est jamais préoccupé.

Le texte procure le sentiment agréable de la liberté d’une promenade où à un commentaire érudit sur une villa de Chhlong : « si sa façade, ouverte par de grandes baies en arcades, rappelle le bassin méditerranéen, les petits frontons en acrotères, très ouvragés, sont de sensibilité chinoise », succède la description d’un itinéraire routier et des commentaires sur les dauphins du Mékong.

Le livre est parfaitement clair et accessible à tous, spécialiste ou profane ; à la condition expresse d’éprouver de l’intérêt pour le Cambodge, tout un chacun y trouvera son compte. Ce qui est d’autant plus remarquable que les auteurs ne sacrifient jamais, tant en matière de forme que de contenu, à la détestable démagogie caractéristique de tant de guides.

De Vat Tani à Vat Sdei

Introduction générale au pays khmer, guide du Cambodge par provinces, mais aussi plaidoyer pour le patrimoine. On ne parcourt pas impunément le Cambodge de long en large, comme l’ont fait Danielle et Dominique Pierre Guéret sans s’inquiéter de la conservation et la transmission du patrimoine.

C’est exactement ce que le roi Sihamoni a à l’esprit lorsqu’il écrit dans sa préface : «Je forme des voeux fervents pour que cette présentation élargie et équilibrée de la culture khmère permette d’encourager la sauvegarde de son patrimoine ».

Le problème principal n’est pas, on s’en doute, la préservation des temples angkoriens : « A la différence des prasat dont la sauvegarde est maintenant un souci partagé par tous, le devenir des vihâra qui ont été préservés des conflits n’est pas encore assuré. Peu conscients de leur patrimoine, ignorant les méthodes nouvelles, ne disposant d’aucun conseiller et ne connaissant pas de peintres de qualité, nombre de responsables de vat ont pris l’initiative de « restaurations » consistant à retoucher à la peinture acrylique et à traits grossiers le décor dégradé ».

Le plus grave n’est cependant pas là. Un des procédés majeurs d’acquisition des mérites passe par la construction d’une pagode moderne et, par là même, la destruction de la pagode ancienne : « leur disparition, sans garder la moindre mémoire photographique ou dessinée, est décidée, sans concertation, afin d’offrir un nouvel espace libéré à un sanctuaire moderne. »

C’est hélas ce qui s’est passé pour Vat Tani, dont le livre présente deux colonnes en bois peint, ainsi que pour de nombreux autres monastères recensés par l’ouvrage.

A la question de savoir s’il existe un espoir de sauvegarde, les auteurs font état de la nécessité d’une prise de conscience ; ce qui en revient à redire que le Cambodge ne s’arrête pas à Angkor et qu’il existe un patrimoine à préserver de toute urgence dans un pays où nous aurons bientôt plus de monuments du 9ème siècle que du 19ème.

Des volontés de préservation peuvent surgir spontanément, comme cela a été le cas pour vat Sdei dans la province de Battambang, et permettre ainsi de faire surgir une note d’espoir : « Ce Vihâra défraya la chronique en 2006, quand il fut question de la démolir pour le remplacer par un bâtiment neuf. La vigoureuse réaction de la population, liée à un ensemble de jeunes religieux, soutenue par une ferme position du gouvernement demandant, début 2007, la protection d’un tel patrimoine, a permis la conservation de ce sanctuaire, mémoire du Cambodge».

Jean-Michel Filippi

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