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Se reconnaître dans un espace fondé par une culture ou des formes religieuses partagées est une chose que la plupart des ethnies de la planète ont du connaître à un moment ou un autre. De là au concept de frontières qu’instaure l’état nation moderne il y a une rupture considérable d’ordre qualitatif. Hors d’Europe, ce bond culturel a souvent été induit par l’aventure coloniale occidentale. De ce glissement et non pas passage obligé, le Cambodge offre un exemple qui ne semble pas a posteriori des plus prometteurs.

L’espace originel

Il est instructif de considérer la façon dont les Cambodgiens désignent l’espace dans lequel ils vivent. Pour peu qu’on laisse de côté le dictionnaire pour prendre en compte l’usage réel, on retrouvera une dualité de conception entre l’officialité qu’implique le  mot « prâteh » traduit par « pays » (du sanscrit pradhesa) et la réalité du Cambodge telle qu’elle s’exprime dans une pluralité de termes : par exemple « teuk dey », littéralement « eau terre » ou « srok » qui dans la langue officielle désignait la province avant le protectorat français et qui désigne aujourd’hui le « district » comme subdivision d’une province mais qu’on emploie couramment pour désigner le « pays » ; ainsi, dès qu’une nuance sentimentale est en jeu, par exemple « avoir le mal du pays », c’est à « srok »que l’on a recours. Un autre  exemple intéressant que révèle l’étude des dialectes est le mot « moeung »  traduit en khmer standard par « petite ville, endroit » et qui dans les dialectes du nord ouest signifie aussi « «  pays ».

Qu’illustre ce détour étymologique ? Eh bien que l’espace identitaire cambodgien relève bien plus d’une entité locale que d’une construction nationale abstraite.

Ces faits qui apparaîtront d’un autre âge à l’érudit de bibliothèque sembleront d’une grande banalité à l’habitué de la campagne cambodgienne. Dans ses pérégrinations, ce dernier se trouvera sans cesse confronté au Phum « village, lieu dit » (en opposition à la commune, Khum) qui est le cadre de vie de près de 80% des cambodgiens et ce qui ne cessera de le frapper c’est à la fois l’absence de saillance constitutive du Phum dans le paysage cambodgien et le sentiment primordial d’appartenance au lieu qui fait de chaque Phum une île. Ici, même implicite, la frontière essentielle est la lisière du Phum.

De la frontière de la culture à la culture de la frontière

On ne sait pas grand chose des frontières de l’époque angkorienne, sinon qu’elles n’existaient certainement pas dans le sens moderne du terme. A supposer qu’il y en ait eu une, quelle pouvait être la marque de l’espace khmer ? Il y a peu de doute que les temples, monuments divers et inscriptions, que certains rois ont bâti à profusion en témoignage de leurs conquêtes, ont contribué à singulariser un espace. Il faut  cependant prendre garde à ne pas projeter nos catégories modernes sur une configuration vieille de plus de 5 siècles et il demeure indispensable et salutaire d’émettre des doutes sur la compacité tant administrative qu’ethnique de l’empire khmer même à son apogée. David Chandler, à la suite de Claude Jacques, formule ainsi ses réserves : « Rajendravarman a certainement fait plus qu’aucun autre monarque pour fonder une authentique administration centralisée ; mais aussi tardivement qu’au 12ème siècle, on peut constater la présence de groupes formés de grandes familles qui possèdent des bases de pouvoir indépendantes». Un autre sujet à prendre avec des pincettes, surtout depuis l’affaire Jayavarman VII, concerne l’ethnicité. En d’autres termes, en quoi pouvait consister la khmérité à cette époque ? Les éléments de réponse sont indirects car basés sur des données modernes, ainsi l’ethnie khmère actuelle est particulièrement concentrée dans une figure en forme d’un gros doigt qui s’étend de la région de Surin jusqu’en Cochinchine orientale et qui englobe les pourtours du Tonle Sap ainsi que le cours inférieur du Mékong. On a toutes les raisons valables de penser que cette répartition n’a pas beaucoup varié jusqu’à aujourd’hui, ce  qui implique que l’essentiel des territoires qui composaient l’empire à son apogée n’étaient pas uniquement peuplés de Khmers. L’absence de ciment ethnique ne signifie cependant pas absence d’un ciment autre que la coercition : l’analyse des langues de la région et du grand nombre d’emprunts qu’elles ont fait au Khmer révèle lentement le rôle de lingua franca que le Khmer a du jouer et a continué à jouer dans la royauté thaïe à Ayuthaya et Sukhothaï. En tout état de cause, les bordures du territoire du Cambodge de l’époque angkorienne que l’on trouve dans les ouvrages sur l’histoire du Cambodge ne semblent pas s’apparenter, même de loin, à des frontières.

Une raison supplémentaire de le penser est qu’une fois le Champa maté et jusqu’au 13ème siècle, la géométrie de l’empire khmer a évolué dans un cadre territorial sans ennemis réels ; dans ces conditions, ou se trouve la nécessité d’une culture des frontières ?  Cela va durer jusqu’à la pression que vont exercer d’abord les Thaïs puis, 3 siècles plus tard, les Vietnamiens.

La tâche de mettre en place des frontières modernes va échoir au protectorat français. L’histoire du protectorat, dès ses débuts, montre un intérêt manifeste pour l’établissement de limites de toutes sortes : de la largeur des rues à l’établissement de la propriété privée et du cadastre, sans oublier les frontières nationales.

Dès la fin du 19ème siècle, la mobilité du Sangha (communauté des moines) agace au plu haut les autorités du protectorat ; cette mobilité, selon Penny Edwards, « a simultanément défié le stéréotype colonial du Cambodgien passif et immobile et a menacé de déstabiliser la structure même du protectorat ». L’affaire est de taille et il ne s’agit pas que du comportement des moines car ces derniers sont les tenants d’une idéologie partagée par l’immense majorité des Khmers pour lesquels bouddhisme petit véhicule et culture khmère ne font qu’un ; il est délicat dans des conditions pareilles de doter le pays de frontières car une limite nationale violera immanquablement la structure supranationale du bouddhisme petit véhicule. Cette idéologie des frontières sera créée ex nihilo grâce à une politique de sécularisation du Sangha qui aboutira à la notion de religion nationale (Sahsna ciet) et surtout à la mise en place d’un enseignement «moderne » dans le cadre des pagodes rénovées. On n’insistera jamais assez sur le rôle de ces dernières dans la formation d’un « esprit national » et, dès le début du 20ème siècle,  on a mis un accent tout particulier sur l’enseignement de la géographie et de la cartographie. Contrairement aux représentations précoloniales du Cambodge qui juxtaposaient les toponymes, la cartographie moderne a permis une visualisation des dimensions territoriales d’une nation comme une entité distincte. Les effets de cette « révolution » sont admirablement résumés par Penny Edwards : « Ce qui importe n’est pas que le grand cartographe du Cambodge, Auguste Pavie, ou ses successeurs aient représenté le Siam, l’Annam ou le Laos en rose, vert ou blanc. Ce qui compte c’est qu’en matière de carte, la technologie moderne ait traduit ces pays et leurs habitants en un ailleurs cartographique du Cambodge ».

De la philosophie des frontières à sa pratique

La question des frontières du Cambodge est considérée dès la mise en place du protectorat avec d’une part une colonie française, la Cochinchine, et d’autre part, le Siam, un état auquel l’accord Franco-britannique de 1896 avait conservé son indépendance.

Le premier traité entre la France et le Siam remonte à 1867. Le Siam reconnaît dans l’article I la protection française sur le Cambodge et un article IV, lourd de conséquences, officialise la possession par le Siam des provinces de Batdambang et de Siem Reap. En 1904, une convention est signée entre les deux états en vue de la résolution de « certaines difficultés » ; de cette convention sera issu le tracé actuel des frontières et la conception d’une série de cartes utilisées comme documents dans l’affaire de Preah Vihear en 1962. Le traité Franco – Siamois de 1907 va  bouleverser la donne car, au terme de l article I, le Siam cède les territoire de Batdambang, Siem Reap et Sisophon en échange (article II) des territoires de Dan- Sai et de Krat. Autrement dit, les dispositions de l’article IV du traité de 1867 sont de fait  nulles et non avenues. Comment cela s’est produit dans le détail est encore sujet à controverse, mais l’emploi de la force par la France pour imposer le nouveau traité ne fait absolument aucun doute. Ce traité hypothèquera largement les relations futures entre la France et un Siam qui aura sa revanche avec la convention de paix de Tokyo de 1941 au terme de laquelle, on revient aux frontières d’avant 1900. Le triomphe sera certes de courte durée car les accords de Washington de 1946 annulent la convention de Tokyo et nous ramènent aux frontières d’avant 1941. Le dernier épisode de la trame de fond juridique est évidemment le jugement de la cour internationale de justice de 1962 qui reconnaît la validité des cartes des Dangrek orientales établies par les commissions de délimitation de 1904 et 1907 et, par là même, la possession cambodgienne du temple de Preah Vihear.

Une délimitation de frontière n’est évidemment jamais simple et doit jouer sur les dimensions les plus diverses : relief géographique, histoire, composition ethnique, etc. Il semble néanmoins qu’en l’occurrence on se soit attaché à embrouiller la situation à l’extrême.

L’affaire vietnamienne est encore plus compliquée. Dès 1862, la Cochinchine devient une colonie française et il importe donc d’en tracer les frontières avec le protectorat cambodgien ; en 1870, la convention Franco – cambodgienne se traduit par une délimitation de la frontière qui sera complétée par l’accord de 1873 qui en présente un tracé définitif. Ce dernier tracé sera modifié dans des proportions insignifiantes par une série de décrets de 1935 à 1942.

Dans la délimitation de la frontière avec le Siam, on ne s’était pas embarrassé de considérations ethniques et le fait qu’une importante population khmère se trouvait en territoire siamois n’a semblé poser problème à aucune des parties; sans doute, faut-il y voir le résultat d’un sentiment de parenté culturelle et religieuse entre Khmers et Thaïs en plus d’un découpage avantageux pour le Cambodge. Il en va tout autrement dans le cas de la frontière avec la Cochinchine qui apparaît très vite dans le discours cambodgien comme une terra irredenta. Ce fait est du à la présence d’une importante minorité khmère qui peut se targuer des avantages d’une présence immémoriale et surtout parce que ce sont précisément des Khmers de Cochinchine (Khmers Krom) qui vont jouer des rôles essentiels dans les structures politiques et culturelles du Cambodge du protectorat (institut bouddhique, journal Nagaravatta, etc.).

Pour encore arranger les choses, demeurait la question des îles. Des documents qui remontent à 1856 font état de la possession cambodgienne de la plupart des îles. A cette époque, la France reconnaît leur possession par le Cambodge auquel elle  tente même de lier Phu Quoc (Kâh Trâl) ; sans doute suite à un conflit au sein de l’administration indochinoise, la France va, dès 1862, modifier radicalement son choix originel en rattachant les îles à la province cochinchinoise de Ha Tien. En 1939, le gouverneur général Jules Brévié décide de régler la question avec une fameuse ligne qui divise les îles. Ce règlement n’est cependant qu’administratif en ce qu’il règle des questions de compétence entre protectorat et colonie et ne préjuge en rien de l’appartenance des îles au Cambodge ou à la Cochinchine.

L’après indépendance

Le  Cambodge indépendant se retrouve avec bon nombre de problèmes irrésolus, pour certains, jusqu’à aujourd’hui.

Pendant les années du Sangkum Reastr Niyum (SRN), la Thaïlande s’est tenue à la discrétion absolue en guise de ligne diplomatique. En 1965, le Cambodge a émis le voeux que la Thaïlande reconnaisse, à l’occasion d’une conférence internationale, la délimitation des frontières issue des traités avec la France ainsi que le jugement de la cour internationale de justice (CIJ); en guise de réponse, la Thaïlande a accepté de facto le statut quo tout en refusant de le lier aux traités avec la France ou au jugement de la CIJ.

Dans le cas du Vietnam, les choses seront plus complexes. Le Cambodge indépendant va se trouver confronté à la colonie Cochinchine, puis à la république du Vietnam et enfin à la république socialiste du Vietnam.

Les premiers problèmes naîtront précisément des îles, mais resteront sans gravité. L’attitude du Cambodge du SRN oscille entre la reconnaissance des frontières tracées par le protectorat et un discours qui fait état des territoires cambodgiens perdus.

Les choses allaient bien changer, d’abord avec la république khmère qui, pour des raisons évidentes, n’a pu mettre en oeuvre son idéologie révisionniste en matière de frontières et ensuite avec le Kampuchéa Démocratique (KD). Après de peu fructueuses négociations khméro – vietnamiennes, l’histoire des relations entre les deux pays sera ponctuée par les attaques des Khmers rouges contre le territoire du Vietnam. L’intervention de l’armée vietnamienne en décembre 1978 va causer la chute du KD et l’instauration de la République Populaire du Kampuchéa (RPK).

La RPK va se distinguer par la signature de traités et d’accords hautement controversés avec le Vietnam en 1982, 1983 et 1985. Une crise grave va éclater en 2005 suite à la volonté du gouvernement de signer la convention additive reconnaissant le traité du 27 décembre 1985 sur la « délimitation des frontières entre la République Socialiste du Vietnam et la République Populaire du Kampuchéa ». A l’occasion, le roi père Norodom Sihanouk démissionnera de la présidence du Conseil National Supérieur chargé des affaires de Frontières qui, à peine quelques semaines après sa création, se verra supplantée par la très gouvernementale Autorité Nationale chargée des affaires de Frontières.

La crise, en aucun cas résolue, a connu ses derniers soubresauts lors de l’affaire du Parti Sam Raingsy (PSR) dont des membres accompagnés du secrétaire général avait entrepris de déraciner des bornes frontières jugées, par eux, illégales.

Cet épisode et les motivations qui en sont à la base apparaissent actuellement antédiluviens. La dernière passion des foules pour la question des frontières remonte au 9 février 2010 lorsque le premier ministre Hun Sen a déclaré dans un discours qu’il allait porter l’affaire de Preah Vihear devant la CIJ et le conseil de sécurité de l’ONU.

Il semble cependant qu’aujourd’hui on aille vers un tassement des conflits sur les frontières qui relève comme toujours plus d’une prise en compte de la réalité des rapports de force que d’un impossible règlement juste et négocié.

Jean-Michel Filippi

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