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Le régime issu du coup d’état de mars 1970 se présente d’emblée comme révolutionnaire en ce qu’il renverse un régime monarchique qui avait jusque là présidé aux destinées du Cambodge et qu’il entend rompre radicalement avec la politique du Sangkum Reastr Niyum (1955 – 1970). Si, pendant ses 5 années d’existence, la république khmère n’aura guère le loisir de se construire une idéologie cohérente, elle n’en sera pas moins le cadre de théories aux ambitions démesurées.

Un soldat américain patrouillant à Phnom Penh le 12 avril 1975

La rupture

La nature profonde de la république khmère se révèle dès les premières semaines de son existence lorsque des révoltes pro Sihanouk, brutalement réprimées par l’armée, éclatent dans plusieurs villes de province. Avant même les défaites militaires qui ponctueront l’histoire de la république, le régime restera essentiellement cantonné à Phnom Penh où se trouve l’essentiel de sa base sociologique : milieux affairistes et politiciens pour lesquels le salut repose sur une alliance totale avec l’Amérique, militaires qui ont prudemment tourné leur veste et intellectuels qui s’étaient senti négligés, voir censurés à l’époque du Sangkum Reastr Niyum (SRN).

En apparence, la rupture est de taille car le nouveau régime se construit en opposition systématique avec le SRN. On accuse le prince Sihanouk d’avoir trahi la neutralité cambodgienne en laissant aux communistes vietnamiens des bases sur le territoire cambodgien, ou en fermant les yeux sur les transits d’armes destinées au Vietcong. De toute évidence, le prince Sihanouk savait ce qui se passait et n’avait guère les moyens de l’empêcher ; cette « Realpolitik » destinée à maintenir un équilibre précaire a quand même duré 15 ans et a préservé le Cambodge de la guerre qui déchirait les pays voisins. Pour les républicains en revanche, Sihanouk est un traître qui a consciemment bradé les intérêts cambodgiens avec l’intention de mener son pays au communisme. L’action de la république va donc consister à rétablir un statu quo ante en boutant les communistes vietnamiens hors du Cambodge.

Rétrospectivement, l’efficacité comparée des deux stratégies ne laisse guère de place au doute.

En parallèle à ses ambitions politiques immédiates, le discours maximaliste est très caractéristique de la république khmère en ce qu’il exprimera une remise en cause non seulement du SRN, mais aussi de l’héritage colonial en matière de frontières et plus encore témoignera d’une volonté de repenser Cambodge et khmérité en Asie du Sud est.

République khmère et Front Uni de Libération des Races Opprimées (FULRO)

La vieille animosité entre Vietnamiens et minorités montagnardes de la cordillère annamitique va se traduire dans les années 40 par des promesses d’autonomie faites par les  autorités françaises et qui resteront lettre morte. Le FULRO qui naîtra en 1964, visiblement avec l’aide des forces spéciales américaines, sera pendant 10 ans une véritable armée au service des minorités du Sud Vietnam. Idéologiquement, il s’agit d’un fourre tout où l’on retrouve pèle mêle revendications autonomistes ou indépendantistes, volonté d’un redécoupage de la carte du Vietnam, etc. Le Cambodge républicain va s’intéresser de très près au FULRO par l’intermédiaire de ses militaires d’origine Cham et en tout premier lieu de Les Kosem, général de l’armée républicaine. Egalement connu sous son nom de guerre Po Nagar, il s’était déjà illustré dans les années 50 par la création du Front de Libération du Champa (FLC) ; il jouera un rôle de premier plan dans la mise en place du FULRO et dans l’établissement de liens entre république khmère et nationalistes Chams. Pour lui, le deuxième conflit indochinois est l’occasion rêvée de redonner naissance à un état Cham. Une délégation Cham, représentant un gouvernement auto proclamé, sera reçue à Phnom Penh en 1971. Les vêtements des membres de la délégation ayant été jugés peu adéquats, on fit secrètement atterrir l’avion à Phnom Penh pour les habiller dignement. Le lendemain, après 3 tours au dessus de l’aéroport, l’avion atterri cette fois officiellement et la délégationfut reçue en grande pompe.

Pour la république khmère, le redécoupage de la carte est aussi à l’ordre du jour et dans cet ordre d’idée, toutes les alliances, minorités des hauts plateaux ou indépendantistes chams, sont bonnes à prendre : il paraît qu’une carte aurait même été dessinée par les soins de la république khmère pour représenter la nouvelle frontière entre le Cambodge (Cochinchine incluse) et le Champa.

De ce point de vue, le régime oscille entre les nécessités anticommunistes de son alliance avec la république du Vietnam et sa vision de la khmérité qui s’accompagne souvent d’un racisme anti vietnamien.

Le Khmer – monisme

L’écrivain et professeur de lettres Keng Vannsak n’a jamais été à l’honneur sous le SRN. En 1968, accusé de menées subversives, il est interdit d’enseignement et placé en résidence surveillée. Le coup d’état de mars 1970 va le réinstaller dans ses prérogatives et il sera nommé directeur de l’Institut Khmer – Mon nouvellement crée par les autorités républicaines.

Le terme « Mon – khmer » a été forgé par des linguistes au 19ème siècle pour désigner un groupe de langues de même origine parlées sur un espace qui s’étend du Sud de la Chine à la Malaisie centrale et de l’Est de l’Inde à la mer de Chine méridionale. Le terme « Austro – asiatique »  a été aujourd’hui substitué à « Mon – khmer ».

Dans l’esprit de Keng Vannsak, qui a interverti les termes, l’Institut Khmer – Mon aurait eu pour but de retrouver et de mettre en valeur les bases culturelles d’une khmérité originelle (pré hindouiste et pré bouddhiste) afin d’unir dans un pôle de résistance les Khmers et les peuples apparentés dont beaucoup vivent sur les hauts plateaux de l’actuel Vietnam ; ce qui n’est pas sans rappeler les intentions du FULRO. La notion d’apparentement est on ne peut plus fantaisiste en ce qu’elle réfère tantôt à la parenté linguistique, tantôt à un mode de vie proto indochinois semblable à celui qui existe de nos jours sur les hauts plateaux du Cambodge (Mondulkiri et Rattanakiri).

Les « travaux » de l’institut se résumeront à la publication de quelques numéros d’un journal où sera affirmée la supériorité des Khmers et Keng Vannsak, très vite désabusé, quittera le Cambodge dès 1971. En 1998, à l’occasion d’une discussion, il me déclarera que: « pour Lon Nol, le Khmer – monisme n’était rien d’autre qu’un mélange curieux de bouddhisme et de magie ».

La montagne et la souris

Il ne semble pas y avoir grand chose de consistant dans « l’idéologie » de la république Khmère. On peut évidemment s’amuser du contraste entre les ambitions démesurées de stratèges et de penseurs qui concoctent dans leurs bureaux des projets grandioses et un régime aux abois, vite réduit à sa capitale, qui ne devra ses 5 années d’existence qu’à la protection militaire américaine.

Un trait caractéristique de la mise en pratique de cette « idéologie » demeure la confusion, apparemment volontaire, entre politique anticommuniste et racialisme dont les Vietnamiens feront d’abord les frais lors des massacres du « Phum catholique » organisés par l’armée cambodgienne en 1970. Les Chinois verront également leurs institutions (écoles, sièges d’associations) mises au ban de la société cambodgienne.

La surestimation de ses propres capacités sur fond d’invocation de la supériorité khmère va de pair avec l’absence du réalisme le plus élémentaire vis à vis du contexte géopolitique régional. Cela permet d’établir un parallèle troublant entre la république khmère et le régime du Kampuchéa Démocratique qui va lui succéder.

Jean-Michel Filippi

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