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« Cambodge : la révolution de la forêt » par François Debré

La légitimité d’une relecture

Considérée sous l’angle du volume (ou du poids) et en mettant de côté la très subjective notion de qualité, la littérature traitant directement ou indirectement du Kampuchéa Démocratique est en voie d’égaler la production consacrée à Angkor. Dans ces conditions il peut sembler étrange de se pencher à nouveau sur un texte publié il y a plus de 34 ans.

Le jeu en vaut la chandelle pour deux raisons : confronter les perceptions de l’époque aux perceptions actuelles et reconsidérer le traitement d’une factualité.

Le jeu est désespérant en ce qu’il annulerait impitoyablement la prétention de l’histoire à recouper une réalité inaccessible : le découpage d’un continuum événementiel en faits historiques diffèrera radicalement d’une époque à l’autre et l’ouvrage de François Debré témoigne également de cela.

Concernant « Cambodge : la révolution de la forêt », cette Lapalissade s’accompagne d’un bémol car François Debré est journaliste et n’est pas astreint aux règles habituelles de l’écriture de l’histoire. Plutôt que de s’épuiser dans la vérification traditionnelle des sources, Debré nous livre sa propre vision des Khmers Rouges qui repose sur quelques textes indiqués dans la bibliographie et qui sont implicitement confrontés à des témoignages, plus récits de vie que résultats d’entretiens.

La forêt et ses mythes

Debré ne propose pas à proprement parler une analyse du Kampuchéa Démocratique, la date de parution de l’ouvrage (1976) l’interdisant, mais propose d’en inférer les caractéristiques à partir de la séquence d’évènements qui ont précédé l’accession des Khmers Rouges au pouvoir.

D’emblée, l’auteur propose une ligne de démarcation entre la révolution khmère rouge et l’accession au pouvoir des communistes vietnamien et laotien : « La révolution cambodgienne n’est pas une révolution comme les autres ; les forces populaires qui ont écrasé en 5 années de guerre l’armée et le régime soutenus par les Etats-Unis n’ont pas simplement abattu une administration corrompue afin d’imposer l’indépendance, la paix et la fin des injustices sociales. Elles ont mis un terme à une civilisation deux fois millénaire qui malgré les ingérences étrangères récentes était demeurée à peu près intacte ».

L’auteur cite abondamment les thèses programmatiques de Khieu Samphan et de Hou Yuon, étudiants à Paris, et selon lesquels « la renaissance du Cambodge ne peut avoir lieu que dans un état d’isolement économique total, par le développement des coutumes paysannes traditionnelles qui ont permis au peuple khmer de réaliser collectivement des ouvrages qui ont fait sa grandeur et par l’élimination de l’influence socio-culturelle des classes pénétrées des techniques et des civilisations étrangères ».

Nous revoilà dans la vieille vision angkorianiste induite par le protectorat français et qui propose une lecture de l’histoire cambodgienne sous l’angle d’une décadence inéluctable ; le seul antidote à cette décadence demeurant la « mission civilisatrice » de la France, évidemment inacceptable par un révolutionnaire cambodgien formé de surcroît à Paris.

Debré met bien en valeur ce trait saillant de l’idéologie khmère rouge qui perçoit le monde environnant comme menaçant « et qu’un ancien complexe d’infériorité ne permet pas d’affronter ».

De là s’ensuit le recours à la forêt comme pole opposé aux villes et au monde moderne sur lequel le texte revient constamment : « c’est la forêt qui avait retrempé leurs âmes, écartant le vernis bouddhiste dont ils étaient recouverts ».

Le mythe de la forêt n’est pas nouveau et, même si l’auteur ne le mentionne pas, il a en fait ponctué  tout le discours politico – culturel khmer depuis les années 50 avec, par exemple les thèses de Keng Vannsak sur l’opposition entre « le lotus et le crocodile ».

Dire la forêt, c’est évoquer des forces mystérieuses que l’exercice ultérieur du pouvoir politique traduira en « Angkar omniprésente » et, Debré est le premier à l’énoncer, en une pratique du pouvoir qui s’apparente à de la conspiration. De ce point de vue, le Kampuchéa Démocratique (1975 – 1979) n’est qu’une continuation des pratiques issues de la forêt et certainement pas une mise entre parenthèses.

Il est d’ailleurs piquant de constater que Debré, à l’instar des autres auteurs, tombe dans le piège quand il donne les noms des personnalités qui dirigent le pays : Saloth Sar, Ieng Sary et « Rath Samoeurn qui sous le nom de Pol Pot… », alors que Saloth Sar et Pol Pot sont une seule et même personne.

Factualités

L’analyse que fait Debré du contexte politique qui a précédé le Kampuchéa Démocratique reste à méditer. Tout en restant critique vis à vis du Sangkum Reastr Niyum (1955 – 1970), il n’en analyse pas moins excellemment les manipulations américaines (pressions, création de maquis) et montre que les Etats-Unis étaient bien déterminées, dès le départ, à ne pas tolérer la neutralité cambodgienne.

Sur la République Khmère (1970 – 1975), le jugement de Debré n’est pas clément : « Imprévision, inefficacité, incohérence, corruption grandissante, confusion, violence, racisme, ingérence étrangère…Le nouveau régime…montre dès les premiers jours ses caractéristiques essentielles…qui marqueront ses cinq années d’existence et qui seront, plus peut-être que la force et la détermination de ses ennemis, la cause de son effondrement ».

Il s’agit là de faits essentiels volontairement ignorés par l’amnésie aujourd’hui érigée en principe par les Chambres Extraordinaires qui réduisent le Kampuchéa Démocratique au coup de tonnerre dans un ciel autrement bleu.

Debré montre également très bien que le prince Sihanouk ne se fait plus guère d’illusions à propos des Khmers Rouges dès son séjour dans les « zones libérées » en 1973.

De Pékin, le prince avait originellement conçu son rôle comme modérateur « il pensait pouvoir modérer par ses conseil et grâce au soutien d’une partie de l’élite » ainsi que comme un lien car « les Khmers Rouges seront obligés de tenir compte des aspirations des masses rurales traditionalistes ». A partir de 1973, « sa rencontre avec le maquis lui avait fait brutalement prendre conscience de la situation. Les Khmers Rouges le toléraient provisoirement ».

D’où la mise en place de négociations avec l’aide de l’ambassade de France et sous l’oeil attentif de Zhou Enlai, négociations que les Khmers Rouges, qui n’acceptent pas qu’on leur vole leur victoire, vont tout faire pour contrecarrer. Debré montre que les américains sont prêts à miser sur un retour de Sihanouk ; il est de toute façon trop tard car les jours de Phnom Penh sont désormais comptés.

Sans prétention aucune à l’histoire, la lecture de l’ouvrage de François Debré n’en constitue pas moins une excellente introduction au Cambodge des Khmers Rouges.

Jean-Michel Filippi

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