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Quelle libération! Les gens de ma génération se souviennent tous du calvaire lorsque, par une soirée pluvieuse, il fallait chercher des pièces de monnaie, une carte puis entrer fébrilement dans une cabine téléphonique en priant qu’elle fonctionna. N’oublions pas non plus les dangers occasionnés dans certains pays; une très sérieuse étude relayée par la presse japonaise a proposé d’installer dans les cabines un coussin a hauteur de tête pour parer aux chocs crâniens provoqués par les inclinations qui accompagnent l’au revoir nippon. La téléphonie portable (encore un beau néologisme) nous a finalement délivré de tout cela même si des esprits chagrins ont le culot d’élever le téléphone portable au rang des artefacts qui encouragent la paresse de l’humanité.

Laissons de côté les lieux communs sur l’aisance communicative car, pas plus au Cambodge qu’ailleurs, le T.P. n’a modifié les contenus de la soi disant communication : pérorer davantage n’a jamais entraîné une qualité accrue de l’échange. Les enjeux sont évidemment ailleurs et le Cambodge illustre à merveille le passage fulgurant d’un objet utilitaire à un objet de valeur.

Au début étaient les fonctions

Tout une première période a permis de hiérarchiser l’objet grâce à la multiplicité des fonctions : appareil photo, Internet, capacités de stockage et autres fonctions incongrues concourraient essentiellement à traduire la valeur de l’objet en objet de valeur. Mon voisin qu’une vente de terrain avait subitement contraint à la richesse s’était précipité sur l’objet dernier cri saturé de toutes les fonctions que l’imagination humaine avait pu enfanter (on pouvait même téléphoner !), sachant à peine lire et écrire il avait fallu lui détailler par le menu toutes les possibilités offertes, non pas en prévision d’une utilisation future, mais pour pouvoir ultérieurement expliquer à son entourage les qualités de son acquisition. La jeunesse cambodgienne possède son discours sur le T.P. et on serait surpris du temps qui lui est consacré: on communique plus sur les T.P. qu’avec ; on se les montre, se les échange momentanément, discute de la nature comparée des sonneries sans oublier la place de choix qu’occupent chansons et photos. Le progrès technique et la démocratisation des prix contribuent à amoindrir cette hiérarchie, quoique la bonne disposition du T.P. à écran tactile sur la table de restaurant en ait fait craquer des plus coriaces…

La ritualité commence avec l’achat ; observez le magasin Nokia du boulevard Sihanouk, vous n’y verrez jamais une jeune fille cambodgienne entrer seule pour acheter l’objet de ses rêves ; n’y voyez aucun sexisme, mais il semble que l’achat du T.P. soit un rôle social dévolu aux femmes. Il ne s’agit pas d’un achat ordinaire, mais d’un véritable rite avec ses règles implicites et l’individu ne peut pas l’accomplir tout seul. Il y aurait toute une étude à faire de l’échange préalable à l’acquisition : le vocabulaire des comparaisons, l’argumentation et surtout l’évocation des T.P. que possèdent x ou y sont les premiers pas dans la socialisation du T.P. comme objet de valeur.

Une fois l’objet acquis se pose le casse tête du numéro et là, les choses se compliquent car contrairement au prix du téléphone qui en définit la valeur, c’est la valeur attribuée au numéro qui en définira le prix et les écarts sont considérables entre un 012 suivi de 6 numéros ou de 7 ; le nec plus ultra serait un numéro qui présente une régularité de type 012808080 pour lequel on n’hésitera pas à payer une petite fortune. Arguties numérologiques à la chinoise? Pas du tout ! Tout simplement un code social supplémentaire qui repose sur un savoir unanimement partagé au Cambodge et dont l’enjeu est une différentiation immanquablement liée au prestige et au pouvoir.

Attitudes téléphoniques

Les conversations téléphoniques sont ici ce qu’elles sont dans le monde entier : bruit pour échapper à la peur de la solitude plutôt qu’échange réel avec cependant un trait récurrent de la conversation cambodgienne qui doit faire la joie des opérateurs téléphoniques : la difficulté à conclure l’échange verbal. Cependant, le Cambodge nous offre quelques variations intéressantes ; Un petit problème avec la police sur le boulevard Monivong et le T.P. va être amené à jouer le rôle central. Notre chauffeur reste bien sûr dans son véhicule car en sortir signifierait obtempérer et le voilà, l’air grave, à composer des numéros. Notre policier en a très certainement l’habitude et ne doit pas être impressionné outre mesure, alors pourquoi se donner cette peine ? Eh bien, nous découvrons ici un rôle inédit du T.P. : gagner le temps nécessaire à la mise en place d’un espace de négociation.

La sacralisation du T.P. serait-elle spécifique au Cambodge ? Le système des objets, T.P. ou voiture, repose sur un balancement entre utilité et prestige social et ce balancement complexe est aussi une bonne grille de lecture de ce qu’on appelle « culture » et nul doute que l’objet, T.P. ou voiture, suscite des attitudes bien particulières au Cambodge.

Jean-Michel Filippi

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