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“Colonial Cambodia’s « Bad Frenchmen ». The rise of French rule and the life of Thomas Caraman” par Gregor Müller.

Le sous-titre du livre de Gregor Müller paraît d’emblée énigmatique. En effet, qu’est-ce que l’établissement de la domination française sur le Cambodge aurait à voir avec la vie d’un illustre inconnu ?

Pour l’auteur, la vie de Thomas Caraman, que l’histoire officielle a reléguée dans l’oubli, constitue « un excellent poste d’observation pour observer les trois premières décennies de la présence française au Cambodge ainsi que les idéologies qui la sous-tendent ».

Le mystère Caraman

Une bonne partie de la vie de Caraman (1840 – 1887) a pour cadre le Cambodge colonial des premières années.

Les étapes de la biographie du personnage traduisent une étonnante capacité à la mutation : une tentative avortée de devenir officier de marine (1860 -1862) sera suivie d’un départ pour l’Indochine où il se fera passer pour un explorateur scientifique (1863- 1865) qui, brièvement de retour en France, bombardera les ministères concernés de mémoires sur des sujets les plus divers (peuples d’Indochine, développements des colonies, etc.) qu’il ne connaissait au mieux que par ouï dire.

Son premier voyage au Cambodge est marqué par le mélange d’aplomb, de culot et d’imagination qu’il mettra en oeuvre sa vie durant. Il réussit en un tour de main à gagner la confiance du roi Norodom en se faisant passer pour le comte Comnène de Caraman et à obtenir du roi une lettre de recommandation.

Une fois en France, il crée la « société générale du Cambodge » (1865 – 1867) et cherche à rassembler fonds et références. L’absence de succès de l’entreprise ne l’empêche pas d’écrire au roi Norodom que « recommandé par un prince de mes parents et par le ministre de l’éducation, mon ancien professeur, je serai invité par l’empereur Napoléon dans son palais de Compiègne où je passerai dix jours avec sa majesté…A cette occasion, je ne négligerai rien qui soit dans l’intérêt de sa royale majesté ».

De retour au Cambodge en 1868, il fonde une briqueterie qui fera faillite un an plus tard.

Il faut bien vivre et Caraman qui devient professeur (1869 – 1870) enseigne à un public d’enfants de mandarins cambodgiens. Les archives officielles ne conserveront guère de traces de son activité d’enseignant ; par contre, pour Caraman, qui a la plume facile et qui laissera une correspondance abondante, il ne fait guère de doute qu’en deux ans les bases de l’enseignement moderne ont été posées au Cambodge.

Le démon de l’aventure le reprend et il repart en France cette fois comme officier royal (1873 – 1876) chargé des missives du roi Norodom ainsi que de la mission d’acquérir divers objets pour le palais royal ; tâche dont il s’acquittera avec un zèle excessif en achetant quantité d’objets que le roi Norodom n’a jamais commandés.

De retour au Cambodge, il se lance pour la deuxième fois dans la fabrication de briques (1876 – 1878) et connaît un deuxième échec dans lequel il n’est évidemment pour rien.

Il en faut davantage pour le décourager et le voilà concepteur d’un projet grandiose pour régénérer l’agriculture cambodgienne. Caraman se présentera désormais comme planteur et s’essaiera à diverses cultures, dont le coton, qui seront successivement vouées à l’échec.

Il mourra à Saigon en 1887.

La vie professionnelle de Caraman est donc un fiasco retentissant à l’instar de celles de la plupart des marchands français installés à Phnom Penh dans les premières années du protectorat et ne mériterait pas qu’on s’y attache outre mesure.

Seulement voilà, Caraman est une épine dans le pied du protectorat qu’il court-circuite systématiquement en jouant de ses relations cambodgiennes et de son amitié, au moins pour un temps, avec le roi Norodom. Il n’est pas le seul et l’ouvrage est rempli des portraits des colons de la première génération, autant de personnages truculents comme Marrot, Blanc ou le Faucheur qui ont recours aux mêmes procédés.

La vie de ces personnages et leurs démêlés avec les autorités françaises constituent pour Gregor Muller un angle d’approche du régime de protectorat dont il met en valeur la lente extension des prérogatives.

La question de la justice

En 1873, Caraman qui est en France se rend auprès de nombreux fournisseurs, muni d’une lettre du roi Norodom attestant la validité de sa mission en France. Avec un tel document, il n’aura aucun problème à endormir la méfiance naturelle des fournisseurs. Il en profite pour commander, entre autres, de la nourriture conditionnée, un demi kilomètre de tapis, des pompes d’irrigation, des copies de maîtres européens, du mobilier louis XVI…Le tout pour le roi Norodom qui n’en a pas demandé autant. Ce à quoi il faut rajouter le rideau de la salle du trône d’un coût exorbitant de 220.000 francs.

Il s’ensuivra naturellement un conflit avec le roi Norodom qui refusera d’acquitter des achats surs lesquels il n’avait pas été préalablement consulté.

D’anecdotique, l’affaire du « rideau doré » allait prendre des proportions telles que le fonctionnement de la justice cambodgienne allait en être radicalement modifié.

Le 14 octobre 1874, le tribunal se réunit pour la première fois. Les deux parties, le roi Norodom et thomas Caraman avaient préalablement déclaré accepter la décision du tribunal quelle qu’elle soit.

Les représentants du protectorat français étaient déjà intervenus dans des affaires judiciaires locales dans le but de soustraire des Vietnamiens, citoyens de la colonie de Cochinchine, aux tribunaux cambodgiens ; le même type d’interventions avait également été tenté avec des Philipins (Tagal) et des indiens. Le but recherché était de rogner le domaine de compétence de la juridiction cambodgienne.

En 1874, les choses vont beaucoup plus loin car la fonction royale est en jeu.

La décision du tribunal a consisté énoncer une impossibilité : « Qui pourrait avoir juridiction sur le roi alors que tous les pouvoirs sont censés être entre ses mains ? ».

L’affaire du « rideau doré » sera résolue lorsque le roi Norodom acceptera de l’acquérir pour la somme modique de 25.000 piastres, mais pour lui le pire restait à venir. En février 1881, afin d’éviter que pareils évènements ne se reproduisent, Le gouverneur le Myre de Villers finit par imposer une convention au roi Norodom : le conseil privé de Saigon (composé de marchands et de fonctionnaires) aura désormais compétence à juger les conflits entre le roi Norodom et les européens.

La France avait désormais les coudés franches pour mettre en forme un nouveau système judiciaire au Cambodge.

Convoler en de peu justes noces

A l’époque, le concubinage avec des femmes indigènes est chose répandue au cambodge. Le raison en est très simple : le nombre très réduit de femmes européennes en Indochine. Caraman qui ne fait pas exception à la règle vit avec une femme cambodgienne dont il aura un fils.

Muller se livre à une analyse magistrale de ce phénomène, sa perception et son évolution.

« Le gouvernement colonial apparaît avoir initialement accepté le concubinage chez les membres de l’administration, car il était au fait de ses nombreux avantages. Les membres de l’administration étant satisfaits, les rotations de personnel étaient plus réduites. La connaissance des lieux et les capacités linguistiques étant des plus limitées, les congaïs subvenaient aux deux de multiple façons… De plus, une relation stable diminuait les risques des très longs handicaps résultant des maladies vénériennes ».

Même le résident Moura (1868 – 1879), pourtant « heureux en ménage et père d’un enfant en France aura une relation amoureuse à Phnom Penh ».

Une condition est cependant implicite : ne pas avoir d’enfant. Caraman, tout comme la majorité des premiers colons, dérogera à cette règle. A travers une analyse très poussée des actes de naissance, Muller montre que la mère n’y est presque jamais mentionnée.

Les choses vont très vite changer et dans le code des bonnes moeurs du protectorat, la concubine sera assimilée à une prostituée. Le message est clair : une relation passagère passe encore, mais vivre ouvertement en ménage avec une indigène constitue un motif de déclassement. La rupture se produit au milieu des années 1880, « les congaïs et leurs enfants ont été les premiers à souffrir d’une moralité bourgeoise revigorée qui désapprouve toute forme de désordre et d’impureté. En seulement quelques années, ce qui n’était qu’un vague sentiment de gène s’est mué en une bigoterie profonde ».

Au même moment, alors que des femmes européennes arrivent au Cambodge, le protectorat va engager une campagne de promotion de mariages entre blancs comme en témoigne la publicité considérable autour de l’union de Marie et Marie Louise Blay avec deux fonctionnaires du protectorat à Phnom Penh.

La cohabitation amoureuse avec des femmes indigènes était aussi source de conflit, car beaucoup de femmes étaient d’anciennes concubines du roi Norodom qui les offraient (ou vendait) à des européens qui avaient trouvé grâce à ses yeux. La disgrâce survenue, le palais entendait récupérer le bien du roi avec des tractations qui finissaient souvent au tribunal.

Une ligne de  démarcation est désormais bien établie entre la bonne société et Caraman ainsi que quelques dizaines de colons de la première heure qui ont fondé famille avec des indigènes.

L’épineuse question de la propriété

En dépit de faillites commerciales successives, l’infatigable Caraman n’en continue pas moins à concevoir des projets grandioses. Au début des années 80, le voilà transformé en planteur. En dépit de l’opposition du résident Moura et grâce à l’appui du gouverneur de Cochinchine, Myre de Villers, Caraman réussi à obtenir du roi Norodom l’île de Oknya Tey en concession pour y planter du coton.

Caraman assis à droite avec un singe

Le résident Etienne Aymonier, successeur de Jean Mora, décrit en ces termes la dernière en date des faillites de Caraman : « son entreprise est un désastre, mais un désastre qu’on aurait pu prédire dans un pays de mousson où la récolte est toujours incertaine en avril. »

Nullement démonté, Caraman produit lettres sur lettres où il incrimine le système sur lequel repose l’agriculture cambodgienne, le système de la propriété, la terre appartenant au roi, et va jusqu’à envoyer au roi Norodom le brouillon d’une ordonnance royale que le roi n’aurait qu’à signer pour qu’un nouveau régime de gestion des terres puisse voir le jour. D’après son texte, il faudrait garantir aux étrangers, en fait à lui-même, des concessions terriennes gratuites pour une durée de 90 ans.

Pour une fois Caraman a été visionnaire car : « La saisie par la France des terres du Cambodge et leur transformation en propriété française allait être l’affaire des trois années qui allaient suivre. Le gouverneur et les autres avaient beau clamer que Caraman avait perdu la tête… mais eu égard à beaucoup de ses vues, Caraman n’avait fait qu’exprimer la folie de son époque ».

La trahison

Le 17 juin 1884, des troupes venues de Saigon encerclent le palais royal. Le gouverneur Charles Thompson force le roi Norodom « à signer un traité qui réduit son rôle à celui d’un monarque constitutionnel et qui transfert les pouvoirs gouvernementaux aux Français ».

On est cette fois passé sans déguisement d’un régime de protectorat à un système de domination directe qui ne diffère guère d’une domination de type colonial.

Le roi n’a d’autre choix que de s’exécuter sous peine d’être démis.

Quelques semaines plus tard, les autorités françaises observent les visites de plus en plus fréquentes de Caraman et ses compères au palais royal. Il ne leur faut pas longtemps pour apprendre par des informateurs que le roi Norodom a demandé à Caraman son aide pour contrer le coup d’état français. Une lettre a été écrite par Caraman et envoyée au président de la république française pour le prévenir du peu de délicatesse du gouverneur Thompson, des journaux antigouvernementaux de Saigon ont reçu des articles détaillant la situation à Phnom Penh et, bien pire, le député français de la Cochinchine, Blanscubé, a été contacté et semble prendre le parti du roi Norodom. A cela, il faut ajouter la complaisance de puissances étrangères (Allemagne et Espagne) prêtes à jouer un rôle en Indochine.

L’affaire fait grand bruit : des articles hostiles à Thompson paraissent dans Le télégraphe et La France et un pamphlet d’un auteur anonyme gracieusement distribué à Saigon a pour titre : « Au Cambodge, la convention du 17 juin 1884 ».

La rébellion éclate le 8 janvier 1885 à Sambor ; c’est en fait le début d’une  véritable guerre et les troupes françaises appelées en renfort seront vite confrontées à une guérilla dont elles ne viendront pas à bout. Le conflit ne cessera que deux ans plus tard aux termes de négociations avec le roi Norodom.

Caraman est désormais accusé de trahison ; il s’en défend avec sa véhémence habituelle en invoquant « ses intentions pures ainsi que son amour de la république et des progrès de la civilisation ».

Il sera amené  à Saigon où il passera de longs mois dans ce qu’il qualifie de « détention politique ».

Pour  Muller « l’année 1884 ne constitue pas, contrairement à certaines analyses, une rupture qui a mis fin de façon brutale à une période précédente de passivité française…Elle constitue plutôt le point culminant de l’évolution d’un certain nombre de processus ». C’est précisément à partir de ce moment que l’on constate un bouleversement sociologique et culturel dans une population de colons où Caraman et ses  semblables n’ont plus leur place.

L’ouvrage est très richement documenté par des recherches exceptionnelles dans les archives. Outre sa valeur historique quasiment unique pour la compréhension des débuts du protectorat français au Cambodge, il s’agit d’un texte qui unit avec beaucoup de talent, biographies, détails de la vie quotidienne et haute politique.

Jean-Michel Filippi

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