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La pièce de théâtre de Hélène Cixous « L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge » n’est évidemment pas un traité d’histoire. Cette constatation n’oblitère pourtant en rien l’intérêt d’une représentation de l’histoire par le théâtre comme le montre la vision des évènements du 17 avril 1975 qu’offre la pièce.

Hélène Cixous

Le texte de la pièce a été écrit par Hélène Cixous en 1984 et a été représenté par le  Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine à la Cartoucherie, le 11 septembre 1985. Il témoigne de la longue collaboration entre Hélène Cixous et Ariane Mnouchkine. Il s’inscrit dans la série des textes de Cixous portant sur des évènements contemporains et qui, montés par Mnouchkine, lui ont permis à d’affirmer sa vision politique de la représentation théâtrale.

La pièce nous relate la période de l’histoire du Cambodge moderne de 1955 (début du Sangkum Reastr Niyum) à 1979 (chute du régime des Khmers rouges) à travers le personnage de Norodom Sihanouk. Son contenu réserve une place de choix aux évènements du 17 avril 1975 qu’il aborde sous trois angles : négociations de dernière minute, décision de « vider » Phnom Penh et le destin tragique de Hou Youn.

Le cours de l’histoire

Le texte de la pièce fait allusion à trois reprises à des négociations qui ont immédiatement précédé la chute de Phnom Penh. Tout d’abord entre Long Boret, nouveau premier ministre, qui déclare à Dean, ambassadeur des Etats-unis : « Si seulement nous pouvions atteindre la saison des pluies ! Je n’hésiterais pas à supplier Sihanouk de reprendre le pouvoir ».

Des négociations avec les Khmers rouges ont sans doute eu lieu et c’est vraisemblablement ce qui a causé la démission de Sosthène Fernandez, commandant en chef des forces armées nationales khmères (FANK), au mois de mars 1975.

Une deuxième allusion à de possibles négociations a pour cadre Pékin et un dialogue entre Norodom Sihanouk, Penn Nouth, ministre et conseiller et Manac’h, ambassadeur de France en Chine . A l’optimisme de Penn Nouth : « Et si pour une fois les américains se réveillaient intelligents, généreux… ? Après tout Ford a remplacé Nixon », Sihanouk rétorque : « Mais c’est Kissinger qui a remplacé Kissinger. Rien ne change sauf en pire… ». C’est précisément là qu’intervient Manac’h qui propose sa médiation : « Consentez-vous à me confier cette dernière chance, Monseigneur ? ». Les propos d’Etienne Manac’h dans la pièce ne sont certainement pas gratuits. Ce dernier, alors ambassadeur de France à Pékin, a ultérieurement mis ses connaissances au service de la mise en scène de la pièce et a vraisemblablement évoqué un rôle tardif joué par la France pour initier des négociations.

Ces tentatives désespérées pour sauver les meubles sont bien réelles ; Ford avait ainsi souhaité que Sihanouk reprenne ses fonctions à la tête de l’état.

Un avantage certain du théâtre sur une histoire plus académique est le recours au burlesque, c’est ce qui se passe ici lorsque intervient un envoyé spécial américain, le 12 avril 1975, alors que tout est en train de s’effondrer : « Le Professeur Kissinger et le Président Ford sont à présent convaincus que seul le Prince Sihanouk peut mettre fin au drame cambodgien ».

Un autre privilège que s’octroie le théâtre est de « compléter » le véridique par le vraisemblable, comme le manifestent quelques répliques entre Sihanouk et Ieng Sary : « Vous n’allez pas nous trahir ? Hein ? Pas de négociations ! Pas de simulacres de paix ! Pas de divisions ! ».

Lorsque l’histoire se fait théâtre, ce n’est pas l’évènement historique qui est dénaturé, mais la modification théâtrale consiste à construire un rythme qui tienne compte des exigences de la représentation.

Vider les villes

C’est ce défit que la pièce relève fort bien. Un exemple achevé en est la « réunion » au bord du Mékong qui va décider du sort de Phnom Penh après la prise de la ville.

Cette réunion, comme telle, n’a certainement jamais eu lieu et, de toute façon, les  Khmers rouges ne faisaient guère de publicité sur leurs rencontres. Il s’agit bien plutôt pour l’auteur de reconstruire des prises de position vraisemblables qui ont entraîné la déportation de l’ensemble de la population urbaine du Cambodge.

A des solutions raisonnables qui auraient consisté en la recherche d’une nouvelle stratégie administrative et qu’envisage Hou You, les autres  dirigeants  Khmers rouges vont opter pour une approche beaucoup plus radicale. Pour Pol Pot, « Je vois qu’une nouvelle guerre commence tout de suite. Je vois que notre révolution est attaquée par la contre-révolution », ce sur quoi Khieu Samphan renchéri : « En vérité, Phnom Penh est une Sodome qui nous hait » et Ieng Sary : « Il s’agit de vider l’abcès, d’un seul coup de lancette. De déloger les ennemis, de fracasser les nids de tous ces rats, de prévenir toute subversion par une manoeuvre inattendue et radicale. Nous n’allons pas transporter les rats en limousine et les installer dans un palais ! ».

Il ne s’agit pas de  rhétorique et encore moins d’exagération, les personnages en question ne font que fidèlement jouer leur rôle. Khieu Samphan a précisément été l’auteur d’une thèse d’économie dans laquelle il a défendu l’idée qu’un retour du Cambodge à sa grandeur passée ne ferait pas l’économie d’une éradication des symboles de l’occident ; les villes étant naturellement comprises dans ces manifestations honnies.

Quant à Ieng Sary, il faut mentionner une interview accordée par ce dernier à l’hebdomadaire Newsweek en septembre 1975. A la question de savoir pourquoi Phnom Penh a été évacué, il donne d’abord l’explication traditionnelle et raisonnable selon laquelle « Il y avait deux raisons et, la première c’était les vivres ». C’est essentiellement à cette explication qu’a aussi recours Michael Vickery  dans « Cambodia 1975 – 1982 ».

Ieng Sary ne s’arrête pas en si bon chemin et met en avant une autre raison bien plus adaptée au mode de raisonnement auquel les Khmers rouges nous ont tellement habitué : « Nous avions découvert un document ennemi révélant tous les détails d’un plan secret politico-militaire de la C.I.A. américaine et du régime de Lon Nol pour provoquer les troubles après notre victoire. Ce plan comporte trois points :
1. Nous ne serions pas capable de résoudre le problème des vivres pour la population. L’ennemi ferait fomenter des troubles par agents infiltrés dans la population;
2. De nombreux soldats de Lon Nol, qui se sont soumis, cachaient en réalité des armes. Ils avaient projeté de nous attaquer après que nous ayons pris Phnom Penh;
3. Ils avaient prévu de corrompre nos combattants et d’émousser leur esprit combatif par les filles, l’alcool et l’argent ».

Entre réalité et théâtre, la différence n’est pas ici de contenu mais simplement d’énonciation. On peut incidemment se poser la question de savoir qu’est-ce qui, de l’interview ou de la réplique de la pièce, touche de plus près à la réalité ? Une interprétation basée sur une connaissance que nous avons désormais des mécanismes du pouvoir khmer rouge ne laisse pas beaucoup de place au doute.

Une révolution et ses martyrs

Une des singularités de la révolution khmère rouge est de ne pas avoir laissé à l’ennemi le soin de fabriquer des martyrs. C’est précisément un des éléments que la pièce choisit de mettre en valeur pour composer le paysage du 17 avril.

Le cas de Hou Youn est éloquent. Le personnage intervient dans la réunion évoquée ci-dessus pour s’opposer aux solutions extrêmes : « Mais enfin, deux  millions de personnes, dehors, sur les routes, en cette saisons, avec tout le pays en ruine, de quoi vivront-elles ? Que boiront-elles ? C’est inimaginable ! ». Dans la compassion qu’il éprouve à l’égard de la population, Hou Youn joue aussi son propre rôle.

Hou Youn est docteur en sociologie et a soutenu à Paris en 1954 une thèse intitulée : « La paysannerie au Cambodge et ses projets de modernisation ».

Hou Youn fait preuve dans ses écrits d’un angélisme manifeste : « Le petit peuple, la classe inférieure et pauvre est la classe la plus fidèle et généreuse. Comme c’est la strate la plus basse de la société, ses membres ne peuvent pas s’opprimer eux-mêmes ni opprimer les autres classes ». Selon Hou Youn « l’individualisme…est simplement l’influence idéologique du système capitaliste » et par voie de conséquence, « l’éducation des masses  doit viser l’éradication et le rejet du pouvoir malfaisant de l’idéologie capitaliste ». Les idées de Hou Youn tranchent singulièrement avec les pratiques de l’Angkar qui, déjà appliquées dans les zones « libérées », allaient être étendues au reste du pays après le 17 avril. Qu’on en juge : « ils [les paysans] détestent toute mesure coopérative forte et régulière… Cela ne vient pas d’attitudes héréditaires. Ce sont les modes de vie qui forment les individus ».

Ce qui est clairement énoncé ou bien transparaît sans ambiguïté dans les écrits de Hou Youn, c’est une croyance sans faille dans les vertus de la persuasion et de l’éducation, d’où ressort évidemment le thème de la perfectibilité…en bref, tout ce que l’Angkar apprécie.

Hou Youn paiera très cher son « audace » et dès avant la prise de Phnom Penh Ieng Thirith réclame sa tête : « Allons-nous épouiller Phnom Penh et épargner Hou Youn ? Depuis dix ans il nous mine et nous suce le sang. C’est un agent de la C.I.A ».

La pièce ne s’écarte pas de la réalité. D’après Chandler et Tully : « En août 1975, dans les pires traditions du stalinisme, le vétéran de gauche Hou Youn a été assassiné, vraisemblablement  sous l’ordre de Pol Pot. Hou Youn s’était opposé à l’évacuation des villes…Quatre mois plus tard, il s’était publiquement exprimé contre les expulsions et souhaitait que le parti manifeste de la clémence pour le peuple ».

La réalité de la scène

Rien dans la pièce de Hélène Cixous qui ne vienne travestir la réalité du 17 avril. Le théâtre s’avère au contraire un instrument puissant pour en rendre compte.

Date pivot dans la pièce, les évènements qui ponctuent l’histoire du pays s’enchaînent autour du 17 avril.

L’action de Norodom Sihanouk y est ainsi décrite de façon tout à fait raisonnable. Le coup d’état dont il est victime entraîne une volonté évidente de reprendre l’initiative et c’est précisément ce qu’il fait en appelant à la résistance. Le risque d’être instrumentalisé par les Khmers rouges qui tiennent le terrain est bien là et Norodom Sihanouk ne l’ignore pas. La pièce est tout à fait explicite sur le sujet en décrivant les rapports entre Norodom  Sihanouk et son ange gardien, Ieng Sary, sur lesquels Norodom Sihanouk ne se prive pas d’ironiser «Pourquoi ? Mais parce que cela déplaît au monde entier que Sihanouk soit uni aux Khmers rouges. Alors on cherche à nous séparer. Les nations sont d’un égoïsme ! ». La veille de la chute de Phnom Penh, ses anciens adversaires font appel à lui alors qu’il ne peut plus rien et que le pouvoir de négocier est désormais entre les mains de ceux qui précisément refusent toute forme de concession.

Le théâtre dans son rapport à l’histoire doit concentrer des durées parfois très longues. C’est une nécessité liée à la brièveté de la représentation théâtrale, d’où le risque de schématiser ou de tomber dans le didactisme.

La pièce de Cixous évite ces écueils et, grâce à sa traduction en Khmer, peut désormais offrir à un public cambodgien une représentation passionnante de l’histoire du Cambodge moderne.

Jean-Michel Filippi

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