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Kampot et Kep feront-ils table rase de leur passé?

Au rythme actuel des destructions, le Cambodge sera sous peu sans aucune mémoire d’un passé pourtant récent. Contrairement à Phnom Penh, la province semblait relativement épargnée ; mais au moment où ces lignes sont écrites, la politique de « développement » des provinces de Kep et de Kampot n’incite en rien à l’optimisme.

31 mai 1970. Deux voitures transportant 8 journalistes tombent dans une embuscade khmère rouge près de Ang Tasaom dans la province de Kampot. Les occupants du premier véhicule, atteint par une roquette de B40, sont tués sur le coup et les 4 autres seront détenus trois jours  dans un village voisin avant d’être exécutés : dans la logique khmère rouge de dissimulation extrême de l’information, un journaliste est évidemment un espion ; au nombre des victimes, l’architecte Roger Colne, devenu technicien du son de l’équipe, dont les restes n’ont jamais été identifiés avec certitude. L’histoire est relativement bien connue grâce aux ouvrages ultérieurs de Edward Bliss “Now the news : the story of broadcast journalism” ainsi que de Jeff William et Kurt Volkert  “A Cambodian odyssey and the death of 25 journalists ».

Construire le Cambodge

Entre les débuts du Sangkum Reastr Niyum (1955) et le coup d’état de mars 1970, le Cambodge du prince Sihanouk va faire montre d’une créativité architecturale inégalée dans la région. On peut s’en rendre compte à la lecture de l’ouvrage de Helen Grant Ross et Darryl Leon Collins « Building Cambodia » publié en 2007 et dont la superbe iconographie nous fait revivre cette aventure hors du commun. C’est, bien sûr, la construction ambitieuse d’un nouveau Phnom Penh dont on veut affirmer le statut de capitale moderne, mais aussi le développement de superbes infrastructures dans les provinces cambodgiennes. La province de Kampot en donne des exemples éloquents : construction de Sihanoukville, ligne de chemin de fer Phnom Penh – Sihanoukville, université de Takéo – Kampot, superbes villas de Kep…

C’est dans ce contexte qu’apparaît le nom de Roger Colne dont la carrière cambodgienne se confond avec la chronologie du Sangkum Reastr Niyum (1955 – 1970).

Arrivé au Cambodge en 1955 au terme d’un séjour de 8 ans à Saïgon, il est accrédité comme architecte par un décret royal d’octobre 1956 et nommé dans la foulée architecte municipal de plusieurs villes du Cambodge dont Kep et de Kampot. C’est dans ces deux villes qu’il donnera toute la mesure de son talent : Casino de Kep construit dans les années Cinquante, motels Sokha en 1963, le restaurant Rotonde inauguré en mai 1963, un plan somptueux du marché de Kep jamais réalisé et, au

le bar restaurant du hall d'exposition

début des années Soixante, le Hall d’exposition et le bar qui sont devenus des bâtiments emblématiques du Kampot moderne.

In memoriam ?

Les motels Sokha sont désormais un souvenir dont il ne reste que des photographies difficilement accessibles.

Le casino n’est plus, depuis bien longtemps, exutoire des vices du jeu ; désormais marché officieux de Kep, en fait un espace squatté par des petits commerces où la saleté le dispute à la laideur, ses restes témoignent d’une belle originalité architecturale et d’une qualité de construction qui défie le temps.

Le casino en son état actuel

On peut toujours admirer ce qui reste de la verrière conçue de façon à rendre visible de l’intérieur du bâtiment la partie supérieure de la façade. Pour combien de temps encore ? Conçue en béton armé, la structure est solide et restaurable ainsi que nous l’a confirmé un ingénieur en compagnie duquel nous l’avons visitée. Il ne semble cependant pas qu’une restauration soit à l’ordre du jour ; sans vouloir trop s’avancer et en espérant se tromper, la bonne vieille technique de vampirisation est à l’oeuvre en prélude au jour où les enjeux financiers ne manqueront pas de requérir la construction d’un hangar flambant neuf au toit en tôles ondulées pour abriter le marché.

Le cas de la rotonde est plus complexe car le bâtiment est toujours intact. Pour la petite histoire, c’est de cette construction que provient le mot khmer orthographié « rotong ». On ne peut rêver d’une réalisation mieux intégrée et qui illustre

La rotonde avant le début des travaux

l’éclectisme architectural de Kep: le modernisme « sangkum » de ses créneaux à base concave voisine avec la tranquille austérité coloniale de la villa Thomas sans qu’on en soit une seconde choqué ; la belle architecture ne serait-elle pas une intégration réussie de styles a priori antithétiques ?

Il va falloir se dépêcher d’admirer l’ensemble car la  rotonde va désormais être mise en vente. La concession a été préalablement cédée par la municipalité de Kep à un groupe de 3 investisseurs pour une durée de 50 ans et ces derniers viennent de décider de la remettre en vente. Si vendre est l’objectif, il nous a cependant été confirmé par l’un d’eux que le prix et les modalités n’ont pas encore été fixés : remettre en vente l’ensemble actuel, le terrain nu débarrassé de la rotonde ou le terrain pourvu d’un nouveau bâtiment. L’affaire est donc à suivre tout en ayant à l’esprit deux choses : le bâtiment de Roger Colne n’est pas protégé et peut donc être rasé en toute impunité, à l’instar de la plupart des bâtiments anciens du Cambodge, exception faite des monuments angkoriens. La construction, à l’origine un restaurant, est d’une fonctionnalité réduite et si, développement sans précédent du tourisme aidant, il était subitement question de construire un hôtel sur ce site exceptionnel, notre rotonde risque fort de rejoindre la liste des souvenirs architecturaux du pays.

Le dernier cas mais non le moindre est celui d’un bâtiment de Kampot que les Cambodgiens appellent « psaa kâmnat » ou « marché aux tissus ». Sur les plans du Kampot colonial des années Trente, cet emplacement était effectivement celui d’un marché ; ce qualificatif est ultérieurement resté alors que l’ensemble, tel que Colne l’avait conçu, était en réalité un hall d’exposition prolongé par le local d’un bar situé au bord de la rivière. La photo aérienne jointe au texte rend compte d’un bel effet de perspective : le bar avec, de l’autre côté de la route, le hall d’exposition suivi de 3 ensembles de jardins qui s’achèvent sur une place à l’extrémité de laquelle une construction allongée complète la perspective.

Le hall d'exposition vu du ciel

Il s’agit également d’une composition éclectique réussie et de beaux compartiments chinois de la première moitié du 20ème siècle bordent avec bonheur tout l’ensemble. L’intérieur du hall ne démérite pas en produisant avec ses voûtes un effet de cathédrale.

Eh bien, c’est fini ! Laissé à l’abandon depuis la guerre, le hall était, jusqu’à ces dernières semaines, le refuge de squatters et n’avait jamais retrouvé sa fonction originelle. Il y a un peu moins de 6 mois, le bar du hall a été loué pour la modeste somme de 600 dollars par mois et transformé en une boîte de nuit dénommée « Alaska », tout un programme…

On demeurait dans l’expectative quant à l’avenir du hall et les bruits courraient dans Kampot que des investisseurs le remettraient en état tout en lui conservant sa structure originelle. Les choses en sont allées autrement et, il y a deux semaines,

Le hall d'exposition

on est passé à l’action selon les modalités désormais trop bien connues : la traditionnelle palissade verte, le panneau annonciateur des travaux, la destruction du toit et la suite… Bref, une belle opération commerciale qui verra cet ensemble remplacé par deux rangées de boutiques sur l’esthétique desquelles il n’est guère besoin de faire des prédictions.

Un détail quand même, même s’il est désormais insignifiant ; en compagnie d’un ingénieur cambodgien, nous avons pu déjouer la surveillance des farouches gardiens et, avant d’être expulsés avec ménagement, nous avons pu constater que la restauration de l’ensemble était loin d’être impossible.

Les avatars du développement

A ce rythme, le passé visuel du Cambodge se réduira bientôt au seul groupe d’Angkor qui a été tellement mythifié dans la conscience cambodgienne qu’il a bien fini par échapper à l’histoire. A l’heure où l’on nous serine les vertus du « devoir de mémoire » dont seule la période khmère rouge semble être digne, il serait peut-être temps de réfléchir aux enjeux d’une préservation du passé cambodgien.

Les choses semblent, hélas, mal parties ; dans la littérature cambodgienne des années Quarante et Cinquante, on opposait à la décadence des temps modernes d’alors la pureté immaculé d’un passé immémorial, alors qu’aujourd’hui on nous enseigne à rejeter les vestiges d’un passé récent et bien réel au nom d’un prétendu « développement ».

Le mot khmer « apiwoat » a pour équivalent français le verbe « développer ». Ce terme, pourtant de facture originellement littéraire, a fini par être sur toutes les lèvres ; difficile de lire un journal cambodgien sans le rencontrer toutes les dix lignes, d’écouter la radio ou de regarder la télévision sans l’entendre prononcer toutes les cinq minutes. Le panneau présentant la « transformation » du hall d’exposition porte évidemment la mention « apiwoat » et mon interlocuteur cambodgien n’avait que ce mot à la bouche en évoquant la palette des destins possibles de la rotonde ; bref, la recette pour devenir un vrai développeur consiste à débarrasser le pays des constructions ringardes qui masquent…le développement.

De nos sociétés post modernes nous pouvons donc constater avec satisfaction que nos anciens idéaux de développement ont été suivis à la lettre par le Cambodge.

La vie des mots est un phénomène social et leur évolution échappera toujours à la lexicologie « scientifique ». Prenez « bureaucratie » par exemple ; si avant la 2ème guerre mondiale, on pouvait dire sans vergogne : « je suis bureaucrate », vous imaginerez sans peine l’effet que produirait ce propos à l’heure actuelle. Tentons une fiction lexicologique en proposant une définition de « apiwoat » pour un futur dictionnaire monolingue khmer : « L’art d’éradiquer les témoignages architecturaux du passé avec la certitude absolue de rendre un service supérieur à l’humanité ».

Jean-Michel Filippi

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