A quelques mois d’écart deux nouveaux textes sont parus sur le régime des Khmers Rouges : « Bophana » de Elisabeth Becker et « Breaking the silence » de Annemarie Prins.

Une histoire d'amour au temps des Khmers Rouges. A droite des photos extraites du livre

Ces ouvrages n’affichent pas l’ambition de dire l’histoire. On ressort au contraire de la lecture de chacun d’eux avec le sentiment que, pour l’essentiel, l’histoire de la période khmère Rouge est dite et qu’il faut désormais la traduire en mémoire. Il s’agira donc de proposer aux générations futures une vision d’un passé et de l’institutionnaliser dans des formes pérennes, éducatives par exemple, pour le soustraire à l’oubli.

Une lecture conjointe de ces deux ouvrages fait nettement apparaître que la notion de mémoire se décline : une mémoire au marteau, toute de vociférations et de répétitions ad nauseam, pour un passage en force de souvenirs que les Khmers veulent oublier; mais aussi une mémoire faite d’émotions, d’indicible et de silences qui se passera, elle, de discours d’appoint.

L’histoire de Bophana

Elisabeth Becker, correspondante de guerre au Cambodge en 1972, a fait partie de ces très rares étrangers non sympathisants à obtenir un visa pour visiter le Kampuchéa Démocratique en 1978. Elle y fera un nouveau voyage après la chute du régime de Pol Pot et commencera en 1982 un travail dans les archives de Tuol Slaeng dans l’intention de préparer un livre.

E. Becker est une des premières à faire des recherches dans les 20000 dossiers de Tuol Slaeng « compilations de centaines de milliers de pages de confessions, de photographies, d’instructions pour torturer ».

Elle est à la recherche d’une personnalité qui offre une clé pour comprendre la terreur de masse exercée par le régime khmer rouge : « quelque part dans la catégorie 8, je voulais trouver une de ces personnes, surtout une femme. Les femmes cambodgiennes ont été les plus pénétrantes pour observer la guerre, regardant la montée des prix  au marché, sentant la trop grande proximité de la ligne de front et se démenant pour sauver leur famille. Leur voix ont largement été ignorées par l’histoire ».

C’est quasiment par hasard qu’elle découvre le dossier de Bophana : « lorsque j’ai demandé son dossier, les archivistes ont agi comme si j’avais trouvé le numéro gagnant à la loterie ».

Le dossier allait révéler une incroyable histoire d’amour sous le régime khmer rouge. L’histoire de Bophana sera d’abord ignorée lors de la parution aux Etats-Unis du livre de Elisabeth Becker « When the war was over » et « sa légende prendra racine en France lorsqu’un jeune réalisateur cambodgien, Rithy Panh, décida de faire un fil sur elle ».

Pourquoi Bophana

Jeune fille éduquée de province, Bophana a 18 ans lorsqu’elle doit fuir le district de Baray dans la province  de Kompong Thom en proie à la guerre, perdant en route une partie de sa famille et son fiancé Ly Sitha.

Lors de la chute de la capitale, elle fera partie des très nombreux réfugiés de province à quitter Phnom Penh pour rejoindre leur village natal.

Le district de Baray avait été aux mains des communistes, vietnamiens puis khmers rouges, depuis 1970 et Bophana, considérée à son retour comme une privilégiée, sera l’objet de brimades et de privations.

C’est à  ce moment que réapparaît son fiancé, Ly Sitha, que Bophana croyait mort. Devenu entre-temps un cadre important du ministère de l’économie sous le nom de guerre de « Camarade Deth », il parvient à retrouver Bophana dans son village natal. Dans le but de l’emmener avec lui à Phnom Phnom où il a été nommé, il déclare aux autorités qu’ils étaient mariés avant 1970 ; mensonge dangereux, car Bophana n’avait jamais mentionné de mariage dans la biographie qu’elle avait due rédiger.

En poste à Phnom Penh, Deth s’emploie désespérément et vainement à trouver un stratagème pour que Bophana puisse le rejoindre.

Séparés, les deux amants se font parvenir des lettres d’amour, un jeu interdit dans le Cambodge des Khmers Rouges et qui peut conduire à la mort : « Une amertume a accru mes souffrances jusqu’à aujourd’hui car je sais que j’ai de nouveau Deth, physiquement et mentalement ». Au fil des mois, l’absence d’issue provoque un désespoir dont témoigne la correspondance : « Nous avons tous deux le karma de la souffrance…Je suis Paul à jamais pour Virginie. Je pense à toi sans cesse et je souffre ».

Bophana adopte dans la correspondance le nom de Sita, l’héroïne du Ramayana : « Ils espionnent Sita, même quand elle va aux toilettes, ils la suivent. Il semble que je sois prisonnière pour la vie… ».

Alors que  Deth parvient à arracher un permis pour emmener Bophana à Phnom Penh, le ministre du Commerce Koy Thoun, qui a été arrêté et emmené à Tuol Slaeng, a donné des noms dont celui d’un collègue de Deth. A la suite d’une perquisition de la chambre de Deth on découvre sa correspondance ; s’ensuivent arrestation, transfert à Tuol Slaeng et exécution. Le crime est évident : « mettre l’amour d’une femme au dessus de l’amour et de la loyauté pour la révolution ».

C’est au tour de Bophana d’être  arrêtée et transférée à Tuol Slaeng le 10 octobre 1976. Elle y passera plus de 5 mois avant d’être « détruite », selon le terme consacré, et subira toute la gamme des interrogatoires et des tortures ; selon Elisabeth Becker, son dossier est un des plus volumineux de toutes les archives de Tuol Slaeng.

De toute façon, il n’y a pas à rechercher les preuves, elles sont là : « Dans ses lettres à Deth, elle avait critiqué la révolution qui la faisait travailler et avait affirmé son dévouement à Deth et non à l’Angka… Le bourreau en chef avait rarement eu des preuves aussi fortes ».

Au fil des séances de torture, Bophana avoue des crimes que 10 vies bien remplies n’auraient pu permettre de commettre, entre autres : « on lui fit écrire qu’elle n’avait jamais aimé Deth, qu’elle avait feint de l’amour pour lui dans le but unique de gagner de l’influence et de saboter le transport des semences de riz dans tout le pays ».

Bophana est source d’une subversion que Elisabeth Becker met bien en évidence : « Bophana avait défié la règle de base sous-jacente à une structure qui mettait hors la loi toute expression de tendresse, même entre parents et enfants, amis et collègues. Elle avait montré son amour pour Deth. Elle avait refusé une vie sans amour, aride et privée de sens. C’était là son véritable crime, pas les phantasmes de la CIA, pour lequel elle a été torturée ».

Bophana permet une lecture de ce qui sous-tend le système carcéral khmer rouge. A l’instar de tous les systèmes totalitaires, le régime khmer rouge a besoin de fabriquer des ennemis intérieurs.Une différence cependant : peu de systèmes sont allés aussi loin en matière de privation et de contrôle de la vie intime de l’individu et comme dans le Kampuchéa Démocratique, il n’y a pas de faute bénigne, S 21 est là pour mettre à jour la nécessaire mécanique de trahison sous-jacente à une lettre d’amour. La dialectique carcérale – judiciaire des Khmers rouges peut se lire en l’occurrence de la façon suivante : l’Angka est seul objet d’amour, manifester de l’amour pour quelqu’un témoigne d’un manque criminel de dévotion à la révolution et il s’agit donc d’en révéler   les racines et manifestations.

Le message de Bophana est universel : une manifestation d’humanité face à une terreur de masse inédite et à l’arbitraire absolu.

Il s’agit d’un message que tous les cambodgiens s’approprient naturellement sans passer par les injonctions d’un devoir de mémoire.

Silence et traumatisme

Le deuxième texte est une pièce de théâtre intitulée « Breaking the silence » que nous nous permettrons de traduire par « brisons le silence » plutôt que par l’impersonnel « briser », car forme et contenu de la pièce tendent très fortement à l’injonction.

Nous sommes immédiatement surpris par le sous-titre « A new Cambodian play » en apprenant que l’auteur est une réalisatrice hollandaise et que le texte, écrit originellement en anglais, vient juste d’être traduit en Khmer. Après tout, pourquoi pas ? On a assez débattu de l’universalité de l’art pour accepter des chassés-croisés de ce genre.

Tout commence très bien car l’auteur nous explique en toute modestie qu’elle avait « toujours voulu comprendre ce pays de merveilles et ce peuple merveilleux ». Il ressortira d’un premier séjour au Cambodge une pièce au titre suggestif de « 3 ans, 6 mois, 20 jours ».

On ne s’arrête pas en si bon chemin et voilà madame Prins de retour au Cambodge en 2008. Le mois de janvier 2008 sera consacré à un voyage d’étude avec au menu : « beaucoup d’entretiens, plusieurs rencontres avec Youk Chhang, directeur du DC-Cam, le visionnage d’heures de séquences filmées et la lecture de tous les livres sur le sujet ».  Que voilà des vacances studieuses au terme desquelles on a fait de grandes découvertes : « le but principal de cette production est de trouver une porte de sortie au traumatisme engendré par le silence et contribuer ainsi à ouvrir le dialogue comme partie prenante du processus de réconciliation ». Nous voilà fixés ! C’est bien de la rhétorique du DC-Cam qu’il s’agit, même si à ce stade on espère encore qu’il ne s’agit pas que d’un simple travail de commande.

En tout état de cause, il faut désormais admettre en préalable à toute discussion que le peuple khmer vit un traumatisme profond dont témoigne évidemment son silence qu’on interprète comme le signe d’une tentation redoutable de l’oubli. C’est cette tentation que la pièce entend combattre.

Le pardon

La pièce se compose de 6 scènes où apparaissent, 30 ans après la chute du Kampuchéa Démocratique, bourreaux, victimes, dénonciateurs, lâches, menteurs… Le but du jeu est idéalement d’amener le méchant à avouer et à se repentir devant sa victime qui devra surmonter sa répulsion et le pardonner.

Un exemple pris dans la scène 2 donnera une idée de la teneur de la pièce. Il s’agit de la rencontre de deux femmes, Sina et Sovanna, aujourd’hui respectivement âgées de 43 et 48 ans. Il se trouve qu’en 1976 Sovanna, jeune infirmière khmère rouge, avait donné l’ordre de se taire au père de Sina qui hurlait de douleur avant de lui faire une injection qui l’avait fait passer de vie à trépas.

Le dialogue est intéressant en ce qu’il pose idéalement excuses et regrets en refusant d’y associer un contexte ; à Sokly qui lui demande de présenter ses excuses à Sina, Sovanna répond : « Que pouvais-je faire ? J’étais comme un oiseau en cage ». A l’insistance de Sokly : « S’il te plaît, fais lui des excuses », Sovanna fini par répondre : « Je suis vraiment désolée mais nous n’avions pas de médicaments, je ne pouvais rien faire ». Le jeu continue et c’est au tour de Sina  d’accepter les excuses de Sovanna avec les réserves de circonstances. Le dénouement attendu se produit car voilà Sovanna qui déclare : « Je n’ai jamais cessé d’avoir honte. C’est la première fois que je raconte mon histoire. Merci. Vous avez brisé mon silence. J’ai de l’espoir, un petit espoir que je serai pardonnée ».

On mettra de côté l’irréalisme total de la situation tout en souhaitant bonne chance au DC-Cam qui entend traduire tout cela dans la réalité.

En guise de « A new Cambodian play », nous voilà ici avec un réchauffé de toutes les recettes occidentales du mieux être.

Tout d’abord, le nécessaire recours à la verbalisation ; cette nécessité de parler pour se libérer n’est ni asiatique, ni encore moins cambodgienne : on n’aborde pas de front les problèmes et la parole n’est en aucun cas libératrice.

Ensuite, l’impératif absolu de vérité ; on s’en est suffisamment convaincu en occident comme le montre d’ailleurs l’opposition vérité / mensonge qui ne fonctionne pas en Asie, en tout cas pas de la même manière. Il serait peut être temps d’arrêter de se regarder le nombril et de comprendre que derrière des traductions commodes, les concepts ne se recoupent pas. Dans la tradition bouddhiste, il y a au contraire un déni complet de la stabilité requise pour une élévation de la vérité au niveau d’un absolu.

Enfin, la question du pardon ; « je serai pardonnée » se réjoui Sovanna et nous en sommes très heureux pour elle, mais comment et par qui ? Cette idée de pardon est purement judéo chrétienne, pour ne pas parler de la valeur nulle du pardon accordé par un autre être humain. Là encore la solution bouddhique est tout autre.

Il n’est pas indispensable de multiplier des exemples qui sont au fond de la même veine en ce qu’ils obéissent au même schéma salvateur.

Un petit détail vaudra quand même son pesant d’or en ce qu’il illustre une ultime plongée dans le ridicule ; des choeurs rythment les scènes et les paroles du choeur final ne sont  autres que celles de la devise du DC-Cam : « transformez la rivière de sang en une rivière de réconciliation, une rivière de responsabilité ».

La mémoire comme devoir

Ces dernières années, on s’est beaucoup interrogé sur la catégorie psycho historique de la mémoire fraîchement issue d’universités anglo-saxonnes et pas des moindres.  La critique de cette notion peut se résumer ainsi : écrire l’histoire en vue de sa traduction en mémoire conduira à terme à une falsification même involontaire de l’histoire. L’histoire n’offre pas un bloc stable de factualités car elle est par nature révisionniste et là réside sa pertinence : un fait historique n’existe pas en tant que tel et ne trouve sa légitimité que dans la dynamique d’un débat contradictoire ; en d’autres termes, l’histoire n’aurait pas pour mission première d’établir la vérité.

L’exercice de la mémoire n’est pas vain à la condition qu’il ne soit pas forcé par les artéfacts dont le DC-Cam use et abuse.

La comparaison entre les deux textes tire sa pertinence du fait que Bophana peut naturellement engendrer chez les lecteurs cambodgiens une réflexion fructueuse sur le pourquoi de la répression exercée par les Khmers rouges et il est heureux qu’après le chef d’oeuvre de Panh Rithy, on ait réédité le texte.

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